Arthur Wynne invente la 1ère grille de mots croisés le 21 décembre 1913 à NYC
Genève. René Genève. Il n’y a pas d’autre homme sur la terre que
Papa ait autant aimé. Claude était un lève tôt, tout comme René, mais il devait se lever encore plus tôt pour espérer le rencontrer au bar du Beffroi, qu'ils fréquentaient tous les deux, mais pas aux mêmes heures de la journée. Claude,
au bistrot, ne buvait jamais d’eau chaude, sauf en compagnie de René, qui prenait son café dès l’ouverture, quand il n’y avait quasiment que le patron et
les chaises, jambes en l’air, pour lui
tenir compagnie. René ne buvait pas, enfin, pas comme Papa. Il était le Président
du club de pétanque du patronage laïque de Paul Bert, quand Claude en était le Secrétaire.
Il était également le Président d’honneur du club des cruciverbistes de Saint-Symphorien.
De quoi parlaient-ils quand ils se retrouvaient côte à côte au comptoir, face
au grand miroir qui leur renvoyait leur propre image, partiellement masquée par
le vieux percolateur de la machine à expresso ? Sûrement pas de pétanque, ni
de bilan moral. Non, ils ne parlaient pas, ou très peu, se contentant d’être
là, tous les deux, devant leur tasse, communiquant à l’aide d’une gauloise et
d’une gitane maïs.
Genève avait des livres, Papa le savait, des piles entières de livres à lui. Qui aurait pu transmettre à Claude, dit « béquille », le virus des mots croisés, sinon René ? Il n’avait pas de surnom ; on l’appelait René, quelquefois Genève. Il était plutôt petit, à peine plus haut que Papa, mais beaucoup plus mince, de l'épaisseur d’une clé de 12. A part Béquille, on ne lui connaissait que peu d’amis, ou bien des types qu’on n'avait jamais vus, ou qui n’étaient pas du coin. Genève était roux, mais il s’en défendait, objectant qu’il était un vrai blond vénitien, comme ça, au bistrot, on lui foutait la paix ; personne ne connaissait cette couleur. Il avait été marié, paraît-il, à une normande qui était morte tragiquement, quand ils habitaient encore dans le Cotentin. René aurait fait, un jour, la confidence à Papa que Marie-Louise, sa femme, souffrait de schizophrénie, et que pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, elle n’avait pas hésité, un soir d’automne, à s’enfoncer progressivement dans l’étang qui jouxtait la commune, jusqu'à disparaître sous la surface de l'eau. C’était, selon Genève, la meilleure façon de rentrer chez elle. Mais Papa n’y croyait pas. Il se persuadait que la normande avait mis les bouts, tout simplement, comme il était sûr que sa femme finirait par le quitter, elle aussi - c’était dans l’ordre des choses. C’est pour ça, qu’il s’accrochait à René, pour qu’une fois la chose faite, son ami lui apprenne comment faire avec, une fois sans. J’allais à l’école avec sa fille, Magalie, une vraie rousse, elle, avec des cheveux épais et longs, qui lui retombaient sur les épaules. Elle avait des yeux mordorés, des yeux de tortue. Quand vous la regardiez, et que vous aviez la force de soutenir son regard, la lumière que vous cherchiez dans ses yeux ne vous parvenait que bien longtemps après que vous aviez cru accrocher ce regard. Ce laps de temps, qui vous semblait sans fin, c’était l’âge de sa mélancolie. Genève dit un jour à Claude que sa fille avait les mêmes yeux que sa mère et que ce n’était pas bon. Personne à l’école ne connaissait vraiment Magalie, comme personne au bar du Beffroi ne savait vraiment qui était René, pas même Papa, qui croyait si bien le connaître.
Papa ne se serait jamais permis de l’inviter à manger chez nous et ce n’était certainement pas parce qu’il n’avait pas confiance en la cuisine de sa femme. Ils se voyaient au siège du club pour les assemblées générales (ni René, ni Claude ne jouaient à la pétanque), aux repas des anciens combattants (tous deux avaient fait l'Indochine) et ils se rencontraient fortuitement au bar, car on ne se donnait jamais rendez-vous, pas plus qu’on ne se téléphonait. On laissait faire le hasard et on espérait qu’une nouvelle rencontre arriverait. Papa était passé maître pour provoquer le hasard.
Le hasard, comme chaque territoire, a ses propres limites vagues et poreuses. Ni l’un ni l’autre, pour autant, ne s'est permis de les franchir. D'habitude, voilà comment on procède : c’est le premier qui cède. Lorsque l’attente s’avère insupportable, l’un des deux prend l’initiative, autrement dit, il craque. Pour cette génération, le droit d’aînesse avait encore de beaux jours devant elle, et naturellement, Papa s’inclinait pour la raison que René en avait bien plus sous la casquette que lui, et parce qu’en définitive, s’il parlait peu, il parlait merveilleusement bien. Au club, ne l’appelait-on pas, le Président Genève, dit : le « Prez » ?
Papa était rempli d'administration pour René, mais il s’entêtait à le dissimuler, à tout vouloir garder pour lui, comme s'il se sentait cadenassé par la vie, cette broyeuse. Aussi, contre toute attente, c’est le Prez en personne qui vint chez nous. Il était venu, sans y être invité. Il était venu sonner à notre porte et avait demandé à voir mon père. « Bonjour monsieur Genève ! », avais-je dit, avec beaucoup d’entregent, car Man nous avait toujours appris à être polis avec tout le monde, en particulier avec les assistantes sociales de notre circonscription. « Je suis venu voir ton papa, mon garçon » Et j’étais allé avertir Papa que le Prez s'était farci les trois étages pour le voir, lui, qui n’en revenait pas, à qui les deux bras en tombent peut-être encore aujourd'hui, et ils s’étaient parlé sur le palier, en chuchotant. Papa, dans la confusion, avait oublié de le faire entrer, à moins que ce ne soit René qui ait décliné l’invitation ; toutefois, on discutait vaillamment, mais en silence, comme deux conspirateurs. Je ne pouvais qu'entendre des "oui", des "ah !", ou bien des "non". Quand monsieur Genève, a dit bien fort à Papa : « Alors je compte sur toi Claude ?, Papa avait répondu : Oui, René, c’est d’accord, je viendrai ! Et le président avait conclu : alors à demain, 5 heures ! ». Et Papa s’était gratté la tonsure, comme embarrassé, se sentant désarmé et piteux de ne pas avoir été celui des deux qui avait eu le courage de mettre fin à ces cinq longues semaines de silence.
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Jouez-moi svp
A suivre
Crédits : Berenice Abbott, Stanley Kubrick, Edward Munch
Sergeï Prokoviev
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Photo présumée de Renée David en 1912
*En août 1930, Renée David remplace Tristan Bernard qui abandonne sa place dans la revue " Le gril littéraire". Elle publiera 746 grilles jusque fin 1937, notamment la grille où figure la définition qui lui vaudra le titre de "Reine des mots croisés" : Vident les baignoires et emplissent les lavabos, dont la solution est Entr'actes (graphie du Petit Larousse de l'époque), longtemps attribuée à tort à Tristan Bernard.
Sulla Chee consomme une drogue inédite, dont le brevet n'est pas encore déposé, mais dans le milieu, on la nomme la froussette.C'est un puissant psychoactif, comme la mescaline, mais d’une composition entièrement biochimique, dont la structure moléculaire : C13 H13 N03 est
très instable. Elle provoque notamment des hallucinations divinatoires. Très peu s'y risque, pour la raison qu'elle inspire de la terreur, une frousse terrible ! Mais toi, non, tu ne te méfies pas, tu ne te demandes même pas ce que tu avales pendant que Sulla glisse une main baladeuse sous ta jupe Chanel. Tu es prête à tout, prête à te consumer d'amour, par exemple, pour Sulla Chee, que tu ne connais même pas mais qui te fait une forte impression. La froussette fait déjà son effet; cependant, tu n'as aucun mal à sentir que les plus téméraires des cinq petits explorateurs sud coréens viennent de se glisser sous ta culotte pour forcer le seuil de ta vulve qui émet de légers clapotis. Tu te sens hypersensible à tous les bruits environnants. Des clameurs vous parviennent jusque dans la loge, et pendant que tu abdiques sous la caresse experte de Sulla Chee, tu identifies clairement les premières mesures de "Human beaviour". Björk vient de monter sur scène avec ses musiciens dans une explosion de joie hallucinante. Pendant ce temps, ton fauteuil est désespérément vide, et il le restera jusqu'à la fin du concert.
Jouez-moi svp
Au matin d'un dimanche d'hiver, cueilli par un soleil mort, l'équipage du Blablabla, transi de froid, t'attend sur le petit aérodrome de Cotfield, d'où il est fin prêt à s'envoler. Le voyage qui doit vous conduire jusqu'aux îles Hawaï sera long. Destination : Inconnue. Le capitaine Effraïm ne t'a jamais vu manquer un seul de vos rendez-vous, ni l'instant T d'un nouveau départ. Tu arrives enfin, avec cinq heures de retard, prostrée au fond du coffre d'un vélo cargo, conduit par le manager des Babel, qui comptait te jeter en route. Au fond de ton sac, Sulla a pris soin de glisser des granules de froussette pour votre long voyage en ballon. On t'accueille à bord, alors que tu es encore défoncée. Tu vas prendre la plus grosse soufflante de ta vie par le capitaine, auquel tu oses répondre mollement :
- Mais captain, mon empreinte carbone est OK ; Non mais, imaginez votre tête si j'avais pris un taxi !
Effraïm te tient enfermée dans ta cabine. Tu tentes de recoller les morceaux de ta nuit passée en compagnie de Sulla Chee. Tu te demandes si, finalement, tu n'as pas été abusé. Et c'est au moment ou l'aérostat décolle pour rejoindre le firmament que tu saisis tout. Tu n'avais jamais connu une telle jouissance, c'est comme si tu avais sauté sur une mine anti-personnelle. Tu sais très bien que tu voudras revivre à tout prix cet état d'irradiation. Entre le goût sûre de Sulla Chee et la Froussette, tu te sens doublement baisée.
"Le Soleil", Edward Munch1911
En Résumé
Martha est enfermée dans sa cabine - elle n'a pas encore découvert la froussette dans le fond de son sac - elle est amoureuse d'une fille qu'elle ne connait pas et elle passe son temps à écouter la voix de Rina Ketty sur un gramophone Pathé Marconimodel 1942. Pour couronner le tout, elle ne sait même plus où doit se rendre le "Blablabla", ni pourquoi ?
Jouez-moi SVP
"Dans la grande tranquillité des soirées d'hiver il y a une horloge : la mer "
Année du Tigre. Camille est libre ! En associant les remises de peine
et les actes de bonnes conduites (notamment, ceux qui l’ont amené à former 12 jeunes
détenus au hacking dissuasif, ainsi qu’un record incontestable de
livres avalés en 14 mois, dans le cadre du programme "Lire pour s'évader"), Camille Ancelin a bénéficié d’une liberté conditionnelle. Dès sa sortie de prison, il n’a plus
qu’un but dans la vie : donner son bracelet électronique à bouffer à "Tyson", son mastiff tibétain, et ensuite, enlever Martha.
Aux abords de la Floride, le Blablabla est pris dans l'œil d'un orage super cellulaire. La voilure est criblée de grêlons, gros comme des balles de baseball, forçant le ballon à redescendre à quelques pieds au-dessus de l'océan, mais l'ouragan les déporte. Au petit jour, le capitaine comprend que le Blablabla a dérivé très loin de son cap. On va dégriser Martha sur l'ordre du capitaine. La gamine se présente à la passerelle, en pyjama, avec Monsieur Nilsson sous le bras, et c'est alors qu'elle découvre celui que tout le monde appelle: Le septième continent.
"La côte sauvage"Bruno Montpied 1996
" - Mon dieu ! Cette soupe de plastique, que c'est beau…que c'est grand ! "
Elle pleure de joie. Peut-être a t-elle compris d'emblée que ce vortex grand comme six fois le royaume du Daim doit grouiller d'un monde vivant exceptionnel et en pleine expansion ? Peut-être a t-elle senti que les micro organismes qui vivaient dans ce gyre recélaient les prochaines ressources alimentaires de demain ? Peut-être sait-elle déjà que la pollution massive pourrait être l'arche des prochaines générations ?
Matha vient de découvrir les granules de Froussette au fond de son sac. Elle a compris qu'elle va s'en mettre plein le cornet si on ne la laisse pas sortir et que surtout, Sulla est dans son cœur, immer zu, que le geste de son amante est une preuve d'amour incontestable.
GN-Z11
De fréquentes intoxications la rendent extralucide. Sulla Chee affirme sur les réseaux sociaux que
Martha Lindkquist viendrait de la plus lointaine des galaxies : GN-z11, également nommée Viridina , qu’elle voyagerait dans le temps, et qu’elle serait
déjà venue sur Terre une première fois, à la fin du dix-neuvième siècle, pour participer à la ruée vers l’or
dans le Yukon, au nord-ouest du Canada. Mais cette fois, elle serait revenue pour sauver l’humanité entière, ainsi que tous les tamagotchi créés depuis 1997. Martha extra-terrestre ? Ridicule ! Mais tout le monde veut y croire. La presse en fait des choux gras; elle publie même une photo dans le Newyorker, où l'on est saisit par la ressemblance entre les deux jeune filles, alors que cette photographie a été prise en 1888 !
"Mais il y a la présence indéniable de ce même sourire niais; ce qui constitue une preuve irréfutable à nos yeux", écrit R P Mac Murphy, en guise de conclusion dans son article.
Les Babel Crampies sortent leur nouvel EP, "Grass maiden and the Froussette", sur lequel figure la chanson écrite et composée par Sulla Chee pour Martha Lindkquist qu'elle a intitulée : "I'll never forget your pussy", qui restera six mois à la première place du Billboard . Un peu plus de 6 millions d'albums seront vendus à travers la planète.