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samedi 10 septembre 2022

R B # 7 Suite : 36 vues sur le monde généreux


                                      


         jouez-moi svp

          

            Robert Wyatt Shrinkrap



Le travail a repris aux ateliers de la soierie Le Manach. Une longue aile crasseuse, tout comme la rue, attenante au 49 de la rue Losserand où je m’isole doucement mais sûrement, sans m’en rendre vraiment compte. Je me mets toujours à peindre les après-midi, après toutes sortes de procrastinations, quand je suis prêt à rejoindre le "monde généreux", quand je suis persuadé de faire également partie de ce monde qui fabrique encore ces choses, qui un jour ont été belles, émouvantes et qui nous sont parvenues d'un monde lointain; et parce que cette manufacture semble traverser le temps sans encombre, je peux me convaincre que ce qui a été beau un jour, peut l’être encore aujourd’hui. Alors, quand les soyeux de la manufacture se remettent au travail dans ces ateliers situés en aval de la rue, je fixe au mur une feuille de papier couché au format colombier, provenant des vieux stocks de l’imprimerie Mame*. J’en aurai pour des mois avant de venir à bout du ballot récupéré au cours de la fermeture définitive de cette fameuse imprimerie tourangelle. A mesure que le travail évolue, j’intègre tout aussi bien les schlank et les klong produits par les métiers à tisser, que la sonnerie annonçant une nouvelle récréation pour les écoliers de l’école élémentaire Paul Bert, située en amont de la rue. Quand tous les bruits me parviennent dans un unisson où je  distingue à peine le bruit des métiers à tisser parmi les égaiements des enfants, je me sens légitime, heureux enfin, comme un musicien qui aurait, par miracle, perçu les harmonies secrètes du Monde. A cette époque, me foutant du tiers comme du quart, je travaillais vite, beaucoup trop vite. Quand je pouvais juger sereinement du résultat, je réalisais toutefois que le but de ce travail frénétique n’avait aucune importance, et qu'au fond, seul l’acte de peindre comptait ; je me faisais une raison, quand je ne me voyais pas déjà trop beau.

 Si le travail au mur n'a pas trainé, je me refais un chantier dans la chambre-salon-douche et je reprends au sol (l’appartement, par chance, est entièrement carrelé) avec du papier journal, des cartons ondulés comme support, du sable et des pots de peinture glycérophtalique que j’achète chez le quincailler et que j'utilise directement à la sortie du pot, sans essayer de briser les couleurs. Il y avait des fois où le résultat se présentait bien, surtout quand il était nourri des longues promenades et du travail que j'effectuais dans les vignes, sur les coteaux de la Loire.


Sauvée des flammes, cette peinture, avec sable sur papier journal marouflé sur carton ondulé, non titré, non signé - vers 1991

Me souvenir de ce petit homme dans son fauteuil roulant et de son étonnante musique ne pouvait que rétablir l’assiette du sérieux déséquilibre mental qui penchait du mauvais côté, alors que je m'étais sérieusement proposé de remonter, avec mes travaux, toute l’histoire de l’art ! Non seulement l'art de la peinture, mais, tenez-vous bien, l'art de la musique aussi, et c’est pourquoi je parcourais tout l’opéra français, depuis Rameaux (contre Lully), pour remonter à l’époque que j’évoque aujourd’hui. Comme je peux comprendre, maintenant que je suis un vieil homme qui ne trouve même plus d’intérêt à se fâcher avec sa vie, combien j’ai pu, depuis mon rez-de-chaussée, jusqu’à son deuxième étage en mansarde, briser les esgourdes de ce pauvre Daniel, guitariste de jazz amateur, qui ne jurait que par Charlie Christian, avec mon opéra français boursoufflé, et combien les Bizet, les Lalo, les Delibes et les Debussy auront pu interférer dramatiquement dans sa recherche du swing idéal et nécessaire à tout bon sideman qui veut un jour intégrer un jazz band digne de ce nom. Oh oui ! Je comprends, même "si je crois entendre encore", combien l'opéra Les pêcheurs de perles ont pu, éventuellement, lui casser les couilles, comme le disent les jeunes filles en fleurs d’aujourd’hui.

Jouez-moi svp
Bizet, les pêcheurs de perles

Je rends souvent visite à la bibliothèque centrale sur l’autre rive de la Loire, cette grosse limace, pour y lire les aventures de Don Quichotte dans une splendide édition enrichie des gravures de Gustave Doré mais qui, on peut le comprendre, est exclue du prêt, vu la taille des deux volumes. J’espace mes venues à la bibliothèque dans le seul but de reprendre le livre où je l’ai laissé auparavant, dans un silence quasi religieux, et ces fréquentes visites ont le charme spéciale d’un rendez-vous amoureux, me faisant oublier pour deux petites heures toutes les choses que je ne pourrais m'offrir, comme les hanches de guitare de Nadine, ses yeux verts ouralien et son stérilet magique; on se contente de ce que la vie vous permet d’obtenir, à condition que ça ne sorte pas d'ici.  Avant de monter à la salle d’étude pour me replonger dans Cervantès, je passe toujours par le rez de chaussée afin de fouiller dans les bacs de disques. Ecouter Les pêcheurs de perles n’avait pas été vain (ce que je n’aurais su expliquer à Daniel) et s'était même révélé d'un très grand secours en cette circonstance, car en mettant la main sur « Dondestan », le cinquième album de Robert Wyatt, après seulement sept ou huit minutes de fouille (disque sur lequel était crédité le titre "Catholic architecture", entendu lors de l'émission "Métropolis", 9 mois plutôt), il apparaissait que les courants hasardeux de la vie me rapprochaient de Nadir, le pêcheur de l'opéra, plongeant en apnée dans les eaux céladon de sa Ceylan natale pour ramener les perles si rares dans un intervalle de temps équivalent à celui qu'il m'avait fallu pour aller à la pêche au disque. Je l'ai trouvée aussi cette perle dans les collections pléthoriques de l'audiothèque. Après, je me sentais comme un frère de la côte qui aurait fait bonne fortune en remontant cinq caisses de bourbon de contrebande des hauts fonds sablonneux !  




Depuis ce jour de chance, Dondestan m'accompagne comme les vers précieux d'un poème inoubliable. Mais il fallait que cette perle contienne encore un autre trésor, soit : la trilogie inaugurale de l'album : Costa - The sight of the wind, - Catholic Architectur. Quand j'ai entrepris d'écrire cet article, j'ai cherché à retrouver l'enregistrement original de 1991, mais aucune des plateformes de service de streaming ne me l'a proposé dans son jus. Il n'existe pas en tant que tel; on lui préfère son clone: "Dondestan revisited" (?) dont j'ignorais l'existence, si bien qu'à chaque fois que je visite ma plateforme de prédilection, je suis tenté de remettre dans l'ordre original tous les titres du pressage historique. On conviendra aujourd'hui, en cet an de crasse 2022, que tout est revisité : Le Paris-Brest, la blanquette de veau, les tomates farcies, ainsi que les châteaux de la famille De Clermont Tonnerre : tout est revisité. J'ai désespéré quand j'ai appris que cette transformation de l'ordre de passage des titres de l'album était la volonté du maestro lui-même, ce qui n'aurait pas dû m'étonner, tant les artistes sont toujours en quête de perfection, mais je l'ai dit : je suis maintenant un vieil homme qui n'aspire qu'à la paix, et à l'instar d'Archimède de Syracuse, je dirais à tous les revisiteurs d'œuvres et de hors d'œuvres patentés : - ne dérangez pas mes cercles ! 




L'ouïe est peut-être des cinq sens, celui qui est le plus intransigeant, le plus dur d'oreille, si j'ose dire. "Je vous en supplie s'écrie encore Henri Pichette, le Monde recommence Il faut épanouir l'oreille  L'oreille c'est l'épouse de l'air". Quand on entend une chose pour la première fois de sa vie, le cerveau l'imprime dans un marbre fait de moelle tendre; il suffit que cette chose vous plaise, qu'elle vous revienne naturellement ou que vous cherchiez à la réentendre, la moindre différence avec l'originale ne pourra échapper à votre mémoire auditive, comme si l'oreille, trop fidèle, ne pouvait supporter la plus petite "trahison". Prenons deux mauvais exemples : quand Jane B s'est mesurée à "Avec le temps" du maître Ferré, c'est comme si la boue du ciel m'était tombée sur la tête. Quand Isabelle Geffroy** a karaoké  "Il est cinq heures, Paris s'éveille", de Dutronc et Lanzman, cette même boue est remontée des égouts des villes qui s'effondraient, non pas à cause de la subsidence, comme on s'accorde à le penser, mais à cause d'une solifluxion imparable, provoquée par la quantité de merde qui provenait de la nullité de ces cuistres revisiteurs . 


Jouez-moi svp


Robert Wyatt, The sight of the wind

La trilogie inaugurale agit toujours sur moi comme une formule magique. Chaque fois que je marche seul ou en compagnie de mon chien, que je pars à bicyclette avec la jolie Snow ou que j’entreprends une activité qui nécessite du rythme, comme la peinture, par exemple, Costa, The sight of the wind et Catholic architecture, m'assiste en toute circonstance. (Si j’essayais, une seule fois, de chambouler l’ordre sacré, mon pas se brouillait, mon souffle me pesait, ma main malheureusait). Je n’en reviens toujours pas de m’être retrouvé comme plaqué contre l’abri d’un de ces ilots, semblables à ceux des autoroutes, par le souffle de la poussée dû à la vitesse des mouvements de baguettes de percussions rappelant le staccato de Tony Williams, dès l'entame du morceau. Dondestan, ce bel oiseau, décollait avec ce titre d'ouverture : Costa (Memory of under development) grâce à un ergol artistique plus dense que le fabuleux medley d’Abbey Road, décliné à partir de You never give me your money  jusqu’à The end, soit 16 minutes de rêve. Il n’aura fallu que 15 minutes et trois titres à l'homme de Bristol pour atteindre les espaces vertigineux d’une supernova chromatique. Dans le sillage de Costa, The sight of the wind, nous libérait définitivement de l’attraction terrestre; le temps se dilatait, s’étirant comme de l'aligot, accélérant paradoxalement notre approche de Catholic architectur, modèle de sérénité et de perfection sonore. Mais le voyage était encore long avant d’atteindre la lointaine CP Jeebies, soutenue par la plainte triste d'un mélodica, et qui refermait cette étrange constellation. Dondestan pouvait certains jours me porter à la mélancolie et malheureusement, chaque fois que j'étais mélancolique, j'étais frappé d'hyperlyrisme qui me faisait commettre les pires conneries d'usage. Cette fois, j'écrivais carrément une lettre à Nadine dans laquelle je lui avouais ma flamme. La réponse ne s'était pas fait attendre, ferme et catégorique : "J'ai bien reçu ta lettre, merci. Je te réponds de notre amitié et de l'attention émue que je te porte. Ne gâchons pas tout; il faut tenir compte de mes besoins etc... " Comment s'appelait-elle déjà la ribaude de Quichotte ?

Dura lex sed lex

  


                        


                 


A la toute fin de l’émission "Métropolis", je me souviens, qu’avant de prendre congé du petit homme dans son fauteuil roulant, l’équipe de tournage avait accompagné le musicien dans le jardin potager, histoire de prendre l’air et de fumer ensemble une dernière cigarette. Quand le journaliste français lui a demandé qui cultivait ce jardin , Robert a répondu, très fier, que c’était sa femme, Alfie. Le journaliste a alors demandé si, de près ou de loin, la femme de Robert avait une quelconque influence sur sa musique, et très calmement, Robert Wyatt a répondu que c’était Alfie qui avait écrit les paroles de cinq des dix chansons de l’album et qu’elle avait également signé le dessin sur la pochette de Dondestan.


Jouez-moi svp


Robert Wyatt N.I.O. (New Information Order)

 

Alfreda Benge dite Alfie, dessin de la pochette du disque de Robert Wyatt : Dondestan


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* Après sa fermeture définitive, l'imprimerie Mame est restée longtemps un quartier résidentiel, baptisé "cité Mame", avant que la mairie ne décide de transférer l'Ecole des Beaux Arts, devenue trop petite (à cause d'une soudaine recrudescence d'étudiants) depuis les jardins François Ier, jusqu'à l'ancienne cité, plus adéquate.
 
** La manufacture Le Manach ou La soierie des trois tours, a elle aussi été délocalisé sur un autre site, loin de Tours, parce que le bruit des nouveaux métiers à tisser "gênait " les riverains qui s'étaient liés en association pour combattre ce qu'ils qualifiaient de nuisances sonores. La gentrification galopante du quartier Paul-Bert a fonctionné dans le sens où les murs de l'ancienne manufacture ont été conservés  parce que le site était classé, mais aussi parce que les locaux on été transformés en une cité résidentielle avec des appartements de grand standing à vendre.

*** Isabelle Geffroy dite Zaz. Que signifie cet acronyme, Zone d'Avalanche Zootropique ?

mardi 18 août 2020

Itinéraire pour Cesarea (6/19 et demi)

 

 

Całkowita anarchia (Anarchie totale) et "Anvers"

6

HT /Bolaño

                Dans une promenade, il arrive parfois que l’on se dirige sciemment vers  un non lieu, comme si on voulait  prendre possession d’un « hors sujet », d’un « hors texte »,  comme si on confinait  un quiproquo.  Parlons-en. A l’occasion d’une étape précédente, je soulevais la question de savoir si ce qui avait été auparavant  édité chez Bourgois sous le titre de « Anvers » avait bonne raison de se trouver dans les Œuvres complètes I comme « poésies » parmi d’autres. L’éditeur actuel, L’olivier, ne présente pas d’appareil critique, seulement une somme de remarques d’édition en  reprenant les publications antérieures et son choix propre. Ce choix a été fait sur la base d’un manuscrit de Bolaño, de 57 pages,  intitulé L’Université inconnue, poèmes 1978-1981 antérieur à 1984. Il y a également dans ce dossier une version de 138 pages, postérieure à 1985. Le manuscrit dit  « définitif » par l’éditeur « pour la version actuelle se trouvait aussi dans ses archives, classé dans différentes chemises »(avec corrections de la main de l’auteur, index et notes pour l’édition).   Et il y a encore  une  version  photocopiée et corrigée de la précédente avec le titre écrit à la main « L’université Inconnue, version définitive (ou presque) 1993 ». Les comparaisons des diverses versions, l’étude comparée des textes contenus dans l’ordinateur de Roberto Bolaño ont amené l’éditeur à faire ce choix d’éditer « Anvers » comme partie intégrante de « L’Université inconnue ». Pourtant, discutons. Si l’université inconnue existait  c’est parce qu’elle était simplement  une somme de textes quasi complètement inconnus du public. Mais « Anvers » a été édité du vivant de Bolaño, en 2002, peu de temps avant sa mort (2003). Et, à ce propos,  on ne peut passer sous silence la façon dont Bolaño a exprimé sa posture d’auteur de « Anvers » quand il l’a proposé à l’édition.  C’est ce que je propose de mettre ici, à la suite. C’est une préface ? Oui, ou une introduction par l’auteur, peu importe.  Elle est précieuse pour comprendre l’attitude mentale de Bolaño à ce moment et même d’un point de vue plus général..  Comme alibi,  je considère arbitrairement que le titre est un court poème  qui ne contient que deux mots "Anarchie totale", en polonais  "Calkowita anarchia". Et que la suite sous forme de préface d’un livre,  le corps même du livre étant  confiné à l’extérieur de mes contraintes de choix,   la suite, donc, est une explication de texte de ce très court poème par Bolaño lui-même, vingt deux ans après. (La dédicace de Bolaño est à l’intention de ses enfants :  pour Alexandre Bolaño et Lautaro Bolaño )

Cervantes : "Ils trouvèrent près d'un ruisseau une mule morte ..." - source Gallica

Anarchie totale :

Vingt-deux ans après

 

                J’ai écrit ce livre pour moi-même, et de cela même je ne suis pas très sûr. Longtemps, ça n’a été que des pages volantes, que je relisais et qu’il m’arrivait de corriger, convaincu que je n’avais pas le temps. Mais du temps pour quoi ?  J’étais incapable de l’expliquer précisément. J’ai écrit ce livre pour les fantômes, qui sont les seuls à avoir le temps parce qu’ils sont hors du temps. Après la dernière relecture (celle que je viens de faire à l’instant), je m’aperçois que le temps n’est pas la seule chose qui importe, que le temps n’est pas le seul motif de terreur. Le plaisir peut aussi provoquer la terreur. En ces années-là, si je me souviens bien, je vivais livré à tous les aléas, sans permis de séjour, comme d’autres vivent dans un château. Evidemment, je n’ai jamais proposé ce roman à aucune maison d’édition. On m’aurait fermé la porte au nez et j’aurais perdu une copie. Je ne l’ai jamais mis, comme on dit, au propre. Le manuscrit original comporte plus de pages : le texte tendait à se multiplier et à se reproduire comme une maladie. Ma maladie, en ce temps-là, était l’orgueil, la rage et la violence. Ces choses-là (rage, violence) sont épuisantes et je passais mon temps inutilement fatigué. Je travaillais pendant la nuit. Pendant la journée, j’écrivais et je lisais. Je ne dormais jamais. Je me maintenais éveillé en prenant du café et en fumant. J’ai connu, bien sûr, des gens intéressants dont certains étaient le produit de mes propres hallucinations. Je crois que ce fut ma dernière année à Barcelone. Le mépris que je ressentais pour ce qu’on appelle littérature officielle était énorme, quoique à peine plus grand que celui que j’éprouvais pour la littérature marginale. Mais je croyais en la littérature : c’est-à-dire que je ne croyais pas en l’arrivisme, à l’opportunisme, aux murmures courtisans. En revanche je croyais aux gestes inutiles, au destin. Je n’avais pas encore d’enfants. Je lisais encore davantage de poésie que de prose. En ces années-là (ou en ces mois-là) j’éprouvais une prédilection pour certains écrivains de science-fiction et pour certains pornographes, parfois des auteurs antinomiques, comme si la caverne et la lumière électrique s’excluaient l’une l’autre. Je lisais Norman Spinrad, James Triptree, Jr. (qui en réalité s’appelait Alice Sheldon), Restif de la Bretonne et Sade. Je lisais aussi Cervantes et les poètes grecs archaïques. Lorsque je tombais malade, je relisais Manrique. Une nuit j’ai conçu un système pour gagner de l’argent de manière illégale. Une petite entreprise criminelle. Dans le fond l’essentiel consistait à ne pas s’enrichir soudainement. Mon premier complice ou mon complice pressenti, un ami argentin infiniment triste, m’a répondu par un proverbe qui signifiait à peu près que quitte à nous retrouver en prison ou à l’hôpital, il valait mieux nous retrouver aussi dans notre pays, j’imagine pour les visites.   Sa réponse ne m’a absolument pas troublé, je me sentais à distance égale de tous les pays de la planète. J’ai abandonné plus tard mon plan quand j’ai découvert que c’était pire que de travailler dans une briqueterie. J’avais punaisé à la tête de mon lit un morceau de papier qui disait,  en polonais, Anarchie Totale, et qu’une amie de cette nationalité avait écrit pour moi. Je ne croyais pas que j’allais vivre au-delà de trente-cinq ans. J’étais heureux.  Puis est arrivé 1981 et, sans que je m’en rende compte, tout a changé.

                                                                                                                                             Blanes, 2002

Traduction Guy Debord

                Pour être complet, ajoutons  qu’il y a dans l’édition «Anvers » chez  Bourgois , 2011,  une note préalable du traducteur Robert Amutio éclairant de manière simple et intelligente  le parcours de Roberto Bolaño. Elle date probablement de 2003. Elle commence ainsi : « Anvers est sans doute le texte le plus fou de Roberto Bolaño , le plus complexe, se ramifiant souterrainement jusque dans les derniers textes – la rage, l’exécration, encore perceptibles contre les officiels, les écrivains professionnels, les bureaucrates de l’écriture, dans la conférence « les mythes de Chtulhu » dans Le gaucho insupportable. »

                 On sait qu’afficher « Ouvres complètes » en édition est un exercice casse gueule. Un test sera de vérifier que dans l’édition des Œuvres complètes bolanesques on retrouvera bien quelque part trace de cette « préface » ou « introduction ». Mais bof.

                Ayant fait le tour du non lieu, nous voilà aptes à reprendre la piste empruntée par notre détective sauvage.