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vendredi 22 janvier 2021

La cyber diffusion baxteriène présente : Unicorn 6



Un récit d'anticipation de treize épisodes à la douzaine signé maestro & Nunki Bartt

                                    

        









   Sixième épisode


II

Itar


 Ce n’était pas une forêt, encore moins une forêt domaniale, ce n’était qu’un bois. Dès le début, à Paris, le direktor Papiak avait insisté pour qu’ils utilisent sa bétaillère, au cas où ils retrouveraient Primoz, mais Faber, tout à son idée de se garder des pièges de l’étymologie des noms communs, comme des noms propres, l’en avait dissuadé, tant ce mot « bétaillère » pouvait leur être fatal. Ils roulèrent toute la nuit à bord de l’estafette du poète qui n’avait pas quitté le parking depuis des lustres. A l’intérieur, c’était un véritable laboratoire ambulant, truffé d’un matériel du plus sophistiqué comme du plus archaïque. La camionnette avait appartenu jadis à un épicier itinérant de la Marche, et portait encore, peint sur ses flancs, le nom du magasin économat, que Faber n’avait pas jugé utile d’effacer parce qu’il aimait le beau lettrage vert sur fond blanc. Ils se traînaient à faible allure dans la nuit de Paris, sur un périphérique presque désert, salués au passage par la force d’inertie des Mercuriales. Avant de se faire leurs adieux, Chuca avait fait promettre à Tio Lars de lui rapporter : une chauve-souris et un blaireau. Puis, elle avait ajouté : « mais qui soient vivants ».


Le bois d’Itar se trouvait à cinq heures de Paris. Il était perdu en contrebas d’un plateau calcaire, un petit causse où poussaient les orchidées, les cèpes et les oronges, où de gros lézards verts se prélassaient sur d’énormes blocs de pierre formés au jurassique, qui affleuraient sur les pentes du causse en dévers, où virevoltaient les papillons argus et les azurés du serpolet. On peut imaginer facilement que, tout le long du chemin, le trio eut bon nombre de conversations à bâton rompu. Le direktor Papiak, qui dressait des ours dans un but ultime : le spectacle, avait interrogé Jasmine sur l’objet de son prochain ballet, dont elle signait pour la première fois la chorégraphie. Et comme Faber, qui conduisait nus pieds, s’était soucié de comprendre ce que signifiait le titre « Variétés V », elle leur apprit qu’il était emprunté au poète essayiste et philosophe Paul Valéry, lui-même relayant une citation de Malherbe qui comparait la marche à la prose et la danse à la poésie. Et afin d’éclairer leur lanterne, et alors que les phares d’un poids lourds venaient d’inonder la cabine de l’estafette, aveuglant ce pauvre Lars qui adressait à l’encontre du chauffeur indélicat une salve de noms d’oiseaux, Jasmine sortit de son vieux sac weekend un petit livre jaune, et l’ouvrit à l’endroit où elle avait placé une pelure de mandarine en guise de marque page.

" La marche comme la prose a toujours un objet précis. Elle est un acte dirigé vers quelque objet que notre but est de joindre. Ce sont des circonstances actuelles, la nature de l'objet, le besoin que j'en ai, l'impulsion de mon désir, l'état de mon corps, celui du terrain, qui ordonnent à la marche son allure, lui prescrivent sa direction, sa vitesse, et son terme fini. 

La danse, c'est tout autre chose. Elle est, sans doute, un système d'actes, mais qui ont leur fin en eux-mêmes. Elle ne va nulle part. Que si elle poursuit quelque chose, ce n'est qu'un objet idéal, un état, une volupté, un fantôme de fleur, ou quelque ravissement de soi-même, un extrême de vie, une cime, un point suprême de l'être…Mais si différente qu'elle soit du mouvement  utilitaire notez cette remarque essentielle quoique infiniment simple, qu'elle use de mêmes membres, des mêmes organes, os, muscles, nerfs, que la marche même."  

Cet extrait de « Propos sur la poésie » plut particulièrement au direktor Papiak, car c’était seulement à ce prix et à ce niveau d’exigence qu’il entendait dispenser l’art de la danse à ses ours. Ancien danseur lui-même, membre du corps de ballet de la troupe du Bolchoï, il pensait avoir définitivement tourné le dos à la grande famille du cirque, et au cirque Papiak©, fondé par son père Aram, quand un tragique accident de rideau automatique survint, lors d’un démontage de décors, alors qu’il traînait dans les coulisses et qui le laissa pour mort, lui brisant le dos, ainsi que toute chance de réintégrer la troupe. Ecarté, privé des feux de la rampe, Papiak perdit peu à peu le contact avec un monde qu’il avait tellement désiré. Son caractère s’aigrit. Refoulé parmi les infirmes et les monstres, il n’avait plus qu’à retourner à sa première famille (chez son père, l’inflexible Aram Papiak, où il avait grandi), et à cette vie qu’il avait crue définitivement derrière lui. Il avait trouvé dans le cirque un univers conforme à son état d’esprit tourmenté. La société aristocratique de la musique et de la danse l’ayant misérablement rejeté, il recherchait dans le monde populaire des arts du cirque une famille plus unie, plus solidaire, parmi les clowns, les contorsionnistes, les briseurs de fer. Enfin, il découvrit les fauves, et plus tard les ours, dont la nature s’accordait tellement à la sienne, grâce au dompteur Jeronimus, qui lui enseigna l’art du dressage. Mais Papiak, rattrapé par le génie de la danse, était résolu d’aller plus loin que le dressage classique, en dispensant à un ours, Primoz I, l’art du clown et de la danse. Puis se succédèrent d’autres ours avec lesquels il put parfaire le langage chorégraphique, jusqu’à l’ours slovène, Primoz IV, dont il fit le danseur étoile que l’on connait. N’avez-vous jamais vu ce plantigrade danser le paso doble ?

- Vous saviez Panna Jasmine, que c’est au cirque d’Hiver que je vous ai vu danser pour la première fois, 

- « Modus operandi », cette chorégraphie a déjà trois ans Medved,  j’ai fait mieux depuis ce temps. 

- J’en suis persuadé. Mais dans ce lieu magique, vous étiez magique !

- Pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir à la Fenice, pour « Boomerang », je vous avais fait parvenir deux fauteuils d’orchestre ?

- Je ne veux vous voir danser que dans un cirque (…)



                                              
            


              




A SUIVRE 







lundi 11 janvier 2021

La cyber diffusion baxteriène présente : Unicorn 3

 

Un récit d'anticipation de treize épisodes à la douzaine signé maestro & Nunki Bartt




Troisième épisode



La nuit, qui avait pris de l’épaisseur, s’était levée du mauvais côté de la rationalité, enfin telle que la concevait Faber. Pendant que les ombres recouvraient d’oripeaux lugubres les façades lépreuses et moroses du quartier Bonne nouvelle, Faber songeait que Jasmine Tremblay avait démontré que les créatures marines semblaient irrésistiblement attirées par cette licorne que l’on appelait le Pirassoupi. La "petite" comme la surnommait Papiak, s’était endormie sur les genoux du dresseur qui attendri, la caressait tendrement, sous le regard ému de Faber qui s’aperçut qu’il bandait. Il avait toujours été fidèle au 9E arrondissement, au quartier Bonne Nouvelle, à la rue de la Lune, au triangle magique: Le Beverly, Le Grand Rex, Le Brady et quand bien même, son esprit semblait toujours flotter au-dessus de « l’action, ce cher point du monde », il désespérait que rien ne changeât dans sa vie de chercheur, alors que c’était la condition sine qua non pour la survie d’un esprit sagace, toujours épris de mouvement et de nouveauté. La séance, après quelques verres de vodka supplémentaires, avait été ajournée, alors que Jasmine dormait comme un bébé sur le sofa, et que Faber, attentif, avait pris soin de recouvrir de sa couverture de survie avant d’éteindre. Au moment d’aller se coucher, le direktor Papiak avait à son tour, distraitement, demandé l’heure au docteur Faber. Manifestement, ils n’étaient toujours pas tombés d’accord sur la concordance du temps qui régissait leurs mouvements propres.




« Dans la nuit du 22 novembre dernier, alors que l’ « Athéna », (enregistré au port de Paratii, et commandé par le patron de pêche Oliveira Nelson), avec à son bord douze marins pêcheurs, entamait son retour vers la baie de Carioca, les marins remontaient le filet pour la dernière fois quand un incident s’est produit sur le pont. La poche, selon le commandant Oliveira, a non seulement charrié plus de poissons qu’il n’en avait jamais vu, mais il affirme que le chalut contenait autant d’espèces marines comme le calamar géant, la pieuvre, le poisson lune, le requin baleine et des dauphins en quantités suffisantes pour remplir l’Aqua Rio. Alors que des hommes tentaient de remettre à la mer un calamar géant très agressif, un marin a été grièvement blessé, tandis que deux autres ont abandonné leur poste sans explication. Le patron Oliveira a aussitôt lancé un SOS à 22  heures 35, car le navire prenait beaucoup trop de gîte à cause du poids invraisemblable de la production de pêche. A  23 h 18, le commandant Oliveira a lancé un second SOS, croyant que les deux marins manquant à l’appel, étaient tombés à la mer. Les gardes côtes ont alors détourné le « Marquinho », un côtier qui remontait des casiers  dans la baie de Carioca. Après une nuit de recherche, à 8 h 36 du matin, les deux marins pêcheurs de « L’Athéna » ont été considéré définitivement perdus. Il s’agit de Vasco Coelho, 32 ans, et de Mario Sà - Carneiro, 25 ans. Prions pour leurs âmes. »

-          Medved, allez, nom de dieu ! goûtez-moi ces fameuses confitures de sureau, il y a des croissants, des œufs à la coque, du bacon, des beans. Ne vous privez de rien, resservez-vous du thé. Et s’il n’y en a plus, je peux en refaire. Alors, mademoiselle Tremblay, ça ne va guère mieux, on dirait…

-          Oh ! Je vous en prie Lars, parlez-moins fort. Pourquoi nous avoir fait nous lever si tôt ?

-          Parce que cette nuit, sans jamais pouvoir fermer l’œil, j’ai repensé à cette histoire de l’ « Athéna » et aux deux marins disparus en mer. J’ai épluché tous les articles qui traitaient du sujet à cette époque. Jasmine, je veux vous entendre prononcer le nom de ces pauvres marins, pour que nous soyons bien d’accord, tous les trois.

-          C’est vrai Panna Jasmine qu’hier, si la mer avait été une soupe de champagne, je ne donnais pas cher de ses eaux !

-          Vous êtes sans pitié Lars, de vouloir me replonger dans cet affreux cauchemar (…) Le lendemain matin, au changement de quart, il manquait Vasco, Vasco Coelho, c’était le père de deux enfants, et il y avait ce jeune homme, auquel je m’étais attachée. Il écrivait des vers avant d’aller dormir ; un marin pêcheur poète, oui, je crois que c’est possible. Il s’appelait Mario Sà-Carneiro. Je me rappelle ses beaux yeux noirs, profonds, mystérieux. Le Pirassoupi…

-          Parlez-vous le portugais, Jasmine ?

-          Pantoute, Lars, mais nous avons prévu dix dates pour « Variétés V » cet été à Lisbonne, à la fondation Gulbenkian. Je comptais m’y mettre…

-          Et vous Monsieur le direktor Papiak ?

-          Ani trochę !

-          Alors cette nuit, j’ai vérifié la liste des noms de tous les hommes d’équipage présents à bord de l’ « Athéna ». Tous ont des patronymes tout à fait communs, comme Simoes, Da Silva, Rodriguez, Lourenço, Da Cunha…

-          Dites-nous où vous voulez en venir Faber, plutôt que de tourner autour du pot.

-           J’y viens Medved : tous, sauf ces deux malheureux qui ont disparu en mer, Coelho et sa-Carneiro. Or, en portugais, Coelho signifie «lapin» et Carneiro «mouton ».

-          C’est complètement ridicule, głupi !

-          Au contraire, monsieur le direktor Papiak, Lars a mis le doigt dessus ! Et ça expliquerait pourquoi ces deux marins ont été attirés par le pirassoupi et pas les autres. Mais j’insiste, Lars, ils n’ont pas disparu en mer. Ce qui est arrivé dans la nuit à toute la pêche stockée dans les cales leur est arrivé de la même manière. Le pirassoupi les a assimilés

-          Autrement dit phagocytés, comme des cellules ?

-          Exactement Lars !

-          Mais que deviennent tous ces individus qui portent le nom d’un animal quand ils ont été, disons, « digérés » ; est-ce qu’ils meurent ?

-          Je ne sais pas. Il faudrait pouvoir observer une licorne, ou bien la capturer …

-          Vous êtes aussi fous l’un que l’autre, kurwa mać !

-          Merde ! J’allais oublier la petite. 

Sans précipitation, Faber se saisit d’une gaffe de marin, et la dirigea, le crochet vers le plafond où l’on pouvait à peine distinguer une découpe qui dessinait l’embrasure d’une trappe. Il visa au plus juste un bouton à peine visible, encastré dans le caisson en bois du plafond. Aussitôt, la trappe bougea, puis s’inclina comme l’aurait fait la nacelle amovible d’un petit avion de tourisme. Une passerelle de six marches apparût ainsi que la bouche béante de ce qui semblait être une chambre à coucher.

-          Tu descends prendre ton « früshtück » querida ? Laisse le boa là-haut, n’emporte que la salamandre, tu veux ?

Jasmine regardait Faber avec des yeux de merlan frit. Quant au direktor Papiak, il se remettait à peine de la théorie du phagocytage des deux marins pêcheurs, quand il vit descendre une petite créature en pyjama, haute comme trois pommes, à la peau brune, avec des cheveux dorés hirsutes, et qui mâchouillait, en guise de doudou, une salamandre en caoutchouc. « Viens dire bonjour, Chuca ! Depuis hier, nous avons de la visite. Nous ne t’avons pas dérangée, j’espère ?

 Le direktor Papiak stupéfait, se leva brusquement.




A SUIVRE