"En voilà un qui veut donner l'impression de s'y connaître en géographie.
Comme l'erreur reste possible, la prudence est de mise".
Robert Walser
Il vivait dans un monde que
la géographie numérique venait d'évangéliser grâce à la conversion des grands balayages
satellitaires. Malgré tout, Bartt s’en allait toujours sans carte ni boussole. C’est
pourquoi ses longues promenades, peaufinées au fil des renoncements, de longues hésitations et de claires trouvailles, ne trouvaient une issue qu’après de longues répétitions comme
si le piéton Bartt bégayait ses aventures. Mais lorsque celles-ci
confinaient au chef d’œuvre, comme ce fut le cas pour Bois Jésus, il
n’était pas rare que Bartt rêvât de s'y rendre la nuit.
Dès lors qu’il quittait son
deux pièces, sis sur les quais, il avait le choix entre remonter la Loire, ou la redescendre à grandes enjambées, pressé de mettre entre la rue
Losserand et le lieu qu’il visait sans le connaître, la plus grande distance
possible à parcourir, l’espace d’une journée. Il se sentait pénétré de la joie
de suivre le fleuve rogue et dédaigneux, lequel, lorsqu’il venait baigner nos
rives, se déchaînait en accélérant la cadence, après qu’il fut outrageusement ralenti
par les bancs de sables formés autour de l’île aux oiseaux.
Ainsi, la Loire, cette épée limoneuse qui s'était forgée au gré d’une légende
de noire paladine, s'était déjà troublée, plus en amont, au
spectacle des berges de Chaumont, puis d’Amboise - alors Tours, vous pensez !
La rue du docteur Tonnellé s'élève depuis le Quai Du Portillon
Bartt avait donc laissé le fleuve rouler sans lui, là où la route forme une
fourche sur le quai du Portillon, remontant la petite rue du docteur Tonnellé, altière,
qui s’était repue d’une saignée dans la roche, afin de gagner les quartiers
hauts de Saint-Cyr-sur-Loire et de Fondettes pour profiter de la vue dégagée du faubourg aux riches manoirs arborés de cèdres bleus, de pins parasols et
de désespoirs du singe. Il profitait de la pente qui menait au plateau pour
accélérer, comme si le fleuve lui avait transmis sa fougue éternelle, mettant à
l’épreuve son cœur et son souffle, sans pour autant se soucier du
reste : son corps, ses membres locomoteurs, car Bartt avait une foi sans condition en sa jeunesse. Il pouvait mesurer sa passion dans son corps à l’aune d’une lampe magique qui se consumait en lui,
et sa mèche était longue, et son combustible abondant. La première fois qu’il
avait découvert la route de Charcenay, il s’était produit ce phénomène chez
lui, s'en étant à peine inquiété, car à ce stade de sa vie, tout mystère lui semblait
naturel, et puis vingt ans, c’est toujours l’âge avoué de la poésie ! Il doublait tranquillement le château de la Perraudière et son joli parc, qui
l’avaient maintes fois accueilli, alors qu’il venait y lire ou tenter d’y écrire
des poèmes qui n’avaient pas plus de valeur que le feutre à bille avec
lequel il bleuissait ses petits carnets à spirales. Maintenant qu’il avait
engagé ce nouveau rapport de force avec des jambes qui venaient tout juste d'enfiler une paire de bottes de sept lieues, il n’accordait même plus un regard
au château. Il était devenu comme le fleuve traversant la ville :
oublieux. Charcenay était une vallée où serpentaient les bras menus de la
Choisille, qui gagnait en beauté dès qu’elle roulait son petit train de baudet
aux abords de La Membrolle, la commune où son père avait claqué, après une lente
agonie dans une maison de repos nommée Bel
Air.
Le domaine de Bel Air à la Membrolle-sur-Choisille
La rupture s’opérait Place de L’Homme-Noir (point culminant du
plateau, à 83 mètres), qui formait un angle obtus avec la rue du Coq qui, elle,
redescendait vers les quais et à l’intersection desquelles avait curieusement
poussé un joli cèdre bleu, au beau milieu de la place. Depuis un belvédère en hémicycle du château de Beauvoir qui, comme son nom l’indique,
offrait la plus belle des vues sur la vallée de la Loire, Bartt se sentait
libre, ailleurs, dégagé des affres de son monde familier, offert à la périphérie
de la ville. Il fallait simplement que la route s'élève. On aurait pu alors parier sur le fait que ces espaces intermédiaires lui avaient jeté un
sort, depuis qu’il était tombé, sans ressource, sur un vers d' Arthur Rimbaud,
tiré de la Saison,
«Quel mystère dans l’attention dans la campagne »
ce vers, qu’aucun thuriféraire du
poète, autour de lui, n’aurait su lui expliquer. Cependant, à l’instant même où
la vallée de Charcenay s’était livrée dans une
virginité confondante (la scène se passe en 1989), la grande silhouette du poète et romancier suisse Robert Walser, s’était imposée naturellement à lui, le renvoyant à la photo de couverture de la toute première
étude connue à ce jour de l’auteur de Jacob
Von Gunten, et de L’Homme à tout
faire, où l’on découvrait le visage et le corps de Robert, droit comme un i, chaussé de gros souliers noirs, vêtu d’un costume
trois pièces, et d’une cravate girouettée d’un nœud im-pec-cable, tenant son
chapeau et son parapluie dans la même main droite, sur une route toute droite,
bordée de longues barrières de bois écorcé, droites, elles aussi.
Cette première analyse littéraire que l’on devait à un collège d’universitaires suisses, ainsi que de quelques poètes, sûrement, donnait un signalement plus précis de cet homme que Bartt admirait profondément.
Dès lors, ce long ruban gris, défilant sur la couverture du dossier Walser et
cette route traversant la vallée de la Choisille, n’était plus qu’une seule et même
route. Et pour s’en convaincre, Bartt avait convié, lors d’une nouvelle
promenade vers les confins de Fondettes et de Saint-Roch, Raphaël Nesterenko,
poète et fugueur, lequel, et parce que Bartt avait tenu à amener dans
son bagage l’ouvrage qui ne pouvait qu’emporter l’adhésion de son ami, avait finalement acquiescé en allumant une gitane internationale, en affichant un sourire
merveilleux, au beau milieu de la route de Charcenay comme si Robert Walser, en personne, la lui avait offerte.
Bartt avait interprété ce sourire qui expulsait la fumée qui semblait rire, elle aussi, comme suit :
D’accord, mon gars ! Maintenant, c'est ce que j'appelle être tout à fait tranquille.
La route Robert Walser à Charcenay
jouez-moi !
Crédits : Géoportail, Arthur Rimbaud, Robert Walser, Raphaël Nesterenko, Pro Helvetia, Show my street
"Deux faits majeurs ont illuminé cette
triste année 1854. Le premier, est la naissance d’Arthur Rimbaud et le deuxième,
la fondation du cirque Pinder "
Jank Debrew « Victoires sur la nuit. »
NUIT PINDER
C’est l’été. L’été d’un autre siècle, d’un autre millénaire,
d’un autre monde. C’est l’été des enfants, des parents dans les grands
ensembles ; on ne dit pas encore et on ne dira jamais « l’été
dans les quartiers sensibles ». La cité de l’Europe, cette ville neuve, a
gagné sur la campagne, sur les champs alentours, sur les dernières fermes. Il
en reste toujours une, une de ces maisons sans âge, encore debout : celle
des Barberaux. Il suffit de traverser la rue et on est chez eux : ceux-qui-chient-au-fond-de-la-cour. Le cadastre, l’aménagement du territoire, sont des notions
aussi vagues qu’une super lune sanguinolente. Brasilia a forcément été inventée
par un solide dormeur. Quant à la Cité Radieuse, construite pour prospérer
collectivement dans le sommeil, elle a trouvé preneur en Papa.
Nunki Bartt "Le firepapa" 2009
Bouboule et moi, dormons dans la même chambre que Papa.
Depuis toujours, on dort tous les deux dans sa chambre. Maman dort dans
la chambre qu’elle a choisie, celle de Richie, qu’elle a prié d’aller dormir
dans celle de Tonton. Richie ne voulait pas, au début, aller dans le lit de
Tonton, et il a gueulé tant qu’il a pu. Ses fermes protestations, ignorées de tous,
n’ont fait qu’encourager son acné juvénile à s’étendre, tels les kibboutzim dans les territoires occupés. Maman, depuis qu’elle nous a quittés, Papa,
Bouboule et moi, dort toute seule dans la petite chambre du fond, qu’elle a
volée à Richie. J’espère qu’elle fait de beaux rêves.
Si Papa est toujours le
premier à se mettre au lit c’est parce qu’il n’a jamais vu de brosse à dents.
Et puis, Bouboule et moi avons ordre de Maman de nous laver le cou et la figure
avant de nous coucher. Papa n’y est pas tenu. Nous avons onze et douze ans. Ont
disparu : la séance de chatouilles qui précédait les bourrades viriles de Papa,
ainsi que les effusions débordantes de tendresse, dont seuls les pauvres
connaissent la saveur. Depuis que nous avons grandi, la porte de la chambre n’est
plus qu’un octroi devant lequel le marchand de sable nous fait le coup de la fouille. Papa a déjà le doigt sur le curseur de son vieux poste Radiola, blanc crasseux, bloqué
définitivement sur la fréquence Radio
Télé Luxembourg, qui l’aidera à s’endormir sur des chansons et des
publicités chantées en mode majeur.
Jouez-moi SVP
Fièrement empyjamentés, nous regagnons nos postes, ces lits
superposés en pin blond, qui ne nous ont jamais quittés. Bouboule en bas et moi
là-haut. Une fois au lit, on se pose toujours la même question :
« Comment s’endormir plus vite que Papa ? » Bouboule, c’est tout
vu, dès qu’il se mettra sur le ventre l’affaire sera réglée, mais pour moi, alors qu'avec Farid on a encore élargi notre territoire à vélo, dans la poussière sèche
de l’été 81, quarante kilomètres jusqu’à Azay-Le-Rideau, le cul pasteurisé, les cuisses en
cours de décongélation, j’aurais dû piquer du nez dans le potage quand Man nous a servi la soupe froide au lait sucré, la préférée de Papa. Farid en a de la
chance, il vit avec sa mère, ses deux frères et sa sœur, la belle Nadia. Son
père, lui, a foutu le camp. A l’heure qu’il est, sûrement que mon copain dort comme un Duclos Lassalle après un Paris-Roubaix dantesque, en rêvant de notre belle
échappée jusqu’au château. Veinard ! Moi, je tiens de ma mère, du genre
nerveux ; c’est comme ça. Bouboule est le portrait craché de Papa, qui a une
confiance aveugle en l’avenir.
Papa, c'est le Jacques Maillol des apnées abyssales du sommeil.
Papa n’a pas de luette, mais un big band de luettes, un bagad qui s’est formé
dans les régions australes de sa bouche. Papa recrée chaque nuit le remugle
infernal qui prélude éternellement à "l’entrée du Christ à Bruxelles". Cette
nuit, Papa deviendra un opéra fabuleux et donnera à la cité entière son
concert d’enfer. Et qui aura droit à un fauteuil d’orchestre ? Je vous le
donne en mille : son petit chéri, le seul qui ai compris l’art subtil de
Papa.
Max Meynier ! Nosferatu des ondes, grand chambellan des mille pattes ! Tous les routiers
s’appellent Dédé dans mon jeune cœur. Mon orientation sexuelle a quatre roues
motrices. Les eaux troubles n’ont plus aucun
secret pour moi. Elles charrient des tonnes de sable des semi-remorques
accostés aux quais vaporeux de la logistique du sommeil. La radio de Papa commence
à crachoter. Va m’incomber, encore une fois, la corvée de descendre éteindre
le poste. Mais avant, et parce que je tiens là ma première occasion de me
venger de Bouboule, m’assurer qu’il dort, qu’il ne simule pas, et me pencher
hors de mon lit pour lui balancer un premier nounours : le Babar, aussi
crasseux que la radio de Papa. Bouboule le prend dans l’épaule. Aucune réaction.
Nunki Bartt"Les petits frères" 2012
« Attention les stations ! » Un petit attroupement s’est
formé là, en bas, dans le square, sous
notre fenêtre. Nous infusons dans les ultra-violets que l’estran solaire a laissé à l’intention de la nuit, comme une casserole. Papa, dans sa mansuétude, a pris
soin de ne pas refermer complètement le volet en laissant passer un peu d'air, parce qu'il ne veut pas que ses petits chéris étouffent. Comme ça,
avant de m’endormir, je peux voir, avec ravissement un trait scintillant de lumière !
On a dit cent fois à Papa de changer les piles du
transistor ! Cent fois on le lui a dit. Et maintenant, je n’entends plus
rien des conversations entre Max et les Dédés, à propos d’un modèle de camion.
C’est dommage, Max était justement en train d’engueuler un routier au sujet d’un
nouveau mille pattes qui vient de
sortir et dont Dédé jure qu’il a le volant entre les mains. Macache, oui !
Max n’en croit pas un mot ! Il était déjà en train d’envoyer promener Zoulou
18, le routier, chez les papas 22
au moment où on a perdu le signal. En revanche, une autre conversation, bien
nette celle-ci, a pris le relais de l’émission de « Max et les Dédés »,
celle d’un petit groupe stationné trois étages plus bas sous notre fenêtre.
Ces voix animées, elles sortent à leur tour du poste de Papa comme par magie ;
elles ont remplacé son émission préférée. Je me concentre et je reconnais cette voix entre mille, parmi les cris des filles : c’est la voix de Noxe, l’ennemi
juré de Fati. Fati, c’est Jean Valjean, le gentil bandit du quartier, le plus
craint, et qui m’a déjà sauvé la vie lors d’une course de caddies qui avait mal
tournée. Fati habite l’appartement au-dessous du nôtre, quand il n’est pas en
taule. Marmin est là aussi. C’est le meilleur copain de Noxe et le plus débile aussi. Il est la cible constante des filles qui se foutent de lui, en mode
mineur, parce qu’il est laid et que leurs rires moqueurs, c’est comme pour le
prévenir qu’il n’aura aucune chance avec elles. Ça rigole de plus en plus fort
en bas. Ce n’est pas permis de rire comme ça, quand les petits chéris essayent
de dormir. Pourquoi Papa ne se réveille pas ? Il les ferait taire
lui ! Il en a maté des plus durs… Je pourrais c’est vrai, aller moi-même à
la fenêtre, et leur demander poliment d’aller jouer ailleurs, d’aller emmerder
d’autres petits, bien loin d’ici, sous d’autres fenêtres que la nôtre. Je
pourrais faire ça. Autant me suicider
tout de suite. Noxe, c’est le deuxième plus grand caïd du quartier. Une fois, Il a battu Fati en combat singulier (c’est vrai qu’il avait un
couteau); il n’aurait de cesse de me traquer partout où je me cacherais pour le
simple crime de m’être montré à la fenêtre. Un homme mort en pyjama, voilà ce
que je deviendrais. Comme un malheur n’arrive jamais seul, l’été est aussi la
période de migrations des Jean Valjean qui partent rejoindre les
zones fraîches et humides des maisons d’arrêts, sinon, Fati lui aurait fait
payer très cher cette intrusion sur notre territoire et ainsi, le Monde Juste aurait
une chance de pouvoir enfin dormir, mais je ne descendrai pas, je n’éteindrai pas la radio de Papa. Il est déjà trop tard. Papa est dans la place, comme un
disque jockey sur ses platines, et ça va faire du bruit…
Robert Wyatt "Costa" (memories of under-development)
Robert Wyatt D O N D E S T A N1991
« Je te préviens, j’ai des besoins ! » J'étais marri. Cette
manière directe, bien que délicate, de me dire que d'être tombé
amoureux d'elle ne lui suffisait pas (qu’on était plus au siècle du jeune
Werther (sic)), m’avait donné un rapide aperçu de ce qui m’attendait avec les filles.
Elle sortait déjà avec ce garçon, un beau bosniaque qui devait déjà la
satisfaire, vu qu’elle passait la plupart de son temps chez lui, dans le
quartier des halles, désertant son propre appartement de la rue Blanqui où je ne pouvais jamais
la trouver, sinon m’entendre répéter la même litanie par ses deux colocataires , un couple de fille : - Essaye chez Ilan, tu la trouveras sûrement ! Mais
qu’elle me dise ça : "J’ai des besoins", chez lui, Ilan, parti
je ne sais où, tout en pleurnichant...Je me suis barré.
Voilà où nous en étions, au cours de ce sombre
après-midi d'été 1991, alors que je regagnais mon rez-de-chaussée avec chiottes à la turc dans la cour mais, comme étant placé le plus près des gogs,
je me sentais encore privilégié par rapport à mes voisins Anto et Dan, qui
perchaient sous les toits et devaient dévaler deux étages au cas où. Le
ciel s’était bien chargé à l’ouest, au-dessus du fleuve, qui s’évertuait à vouloir
tamponner les cumulonimbus. J’avais terriblement envie de Nadine, de ses
hanches texanes, de ses seins en poires dont les larges aréoles me faisaient
penser à ces cocardes dessinées en double cercle sur le fuselage des Spitfires.
La cellule orageuse s’était renforcée, si bien que la Loire et le ciel avaient
à présent la même couleur gris de Payne qui nous révélait aux rayons X la pointe est
de l’île Simon. J’avais décidé de rentrer chez moi en prenant par le pont
Wilson, croyant avoir le temps de lui échapper : erreur fatale ! Avant
même que j’eus atteint le quai du portillon, à hauteur de la quatrième pile,
l’orage, qui devait incarner l’appétit sexuel de Nadine, s’était abattu sur
nous avec la fougue d’une femme fontaine.
Jouez-moi SVP
Arnaud fleurent Didier
"Ne soit pas trop exigeant"
Il y avait cet
ariégeois, avec son vieux vélo, cent fois rafistolé, qui partait à l’assaut du
Port de L’Hers, du col d’Aspin ou du plateau de Beyle, en calculant
méthodiquement le temps qu’il lui faudrait pour accomplir cette prouesse et
arriver juste à temps pour son émission radiophonique préférée :
« Escale » diffusée alors sur France culture. Quand il lui arrivait
d’avoir un jour sans dans l'ascension, il devait redoubler
d’efforts pour rattraper son retard dans la descente et pour se galvaniser, il
répétait sans cesse le générique de son émission comme pour
exhorter les programmateurs à ne pas commencer sans lui. Il chantait (surtout
les jours de pluie, propices à l’exaltation), « Es-cales !» «
Es-ca-les !», le court slogan lancé par une voix pressée. Qu’il ait pu
seulement manquer le générique et c’était la consternation ; ce genre
d’incident qui pouvait mettre en péril votre propre équilibre mental.
Rentré à temps
sous des hallebardes. Précipitation exagérée dans le couloir qui pourrait
laisser penser à mon voisin du second, croisé dans le couloir d’entrée, qu’il
s’agit d’une envie de pisser de longue date. A peine un : Bonsoir
Daniel ! Et me voilà dégoulinant devant ma télé minuscule pour
découvrir, une fois encore, le générique de Métropolis sur la sept, où l'on
pouvait voir un immeuble évidé se déployer comme un rubiks’cube laissant
apparaître des figures iconiques à l'intérieur d'un casier d'imprimerie virtuel roulant autour de la structure
cubique comme si le tessaract d’Howard Hinton nous parvenait
d’un passé lointain dans sa version parfaite et irisée d’exo couleurs.
Une autre casse apparaissait avec un nouveau motif pour disparaître derechef
et le locataire Arthur Rimbaud, en personne, se présentait à son tour avec à
peine ce qu’il faut de temps pour nous troubler de son regard jupitérien.
Le premier sujet m'a laissé froid : les ventes des œuvres posthumes du peintre Bernard Buffet à l'hôtel Drouot. J’ai le temps d’enfiler des vêtements secs, de me faire réchauffer une casserole de café, de rapprocher la télé de mon lit qui me sert de canapé et attendre la séquence suivante : Nous voici à Louth, Lincolnshire, GB. Le portrait, par une équipe de télévision française, d’un petit homme à la barbe audacieuse, assis dans un fauteuil roulant, poursuivi par une caméra insistante et circulant, ou plutôt, usant de savantes circumambulations dans son appartement comme s’il voulait absolument se débarrasser de ce caméraman importun. Le petit homme supplie qu'on ne le suive plus, qu’il sera de retour dans un instant et demande si, en français, on dit « dans un minute ou dans une minute ? Et comme l’interviewer lui répond qu’on dit « dans une minute », il fait une moue perplexe, peu convaincu, réalisant peut-être que la langue française est vraiment mal foutue. Soudain, - magie du montage - nous voilà brusquement transportés dans un studio de musique encombré d'une batterie sans grosse caisse, de claviers-machines, d’une tonne de disques vinyles et d’un trois quarts de piano, devant lequel, il sert le frein. On n’apprendra pas grand-chose sur lui, sinon qu’il est né à Bristol. Mais nous ne saurons pas s’il a toujours été assis dans ce fauteuil, modèle chrome Raymond Burr, ni de quelle nature était l’accident qui a provoqué la paraplégie. Lui, il donne plutôt l’impression d’entrer dans son studio comme on entre dans la vie : sur des roulettes.
Ma mémoire me joue souvent des tours, c'est pourquoi je crois
bien encore l'entendre dire au journaliste qui l'interviewe : " Selon
moi, l'une des plus belles inventions conçues par l'homme reste le
microphone, you know ? "Il a placé ses dix doigts sur un espace grand comme
deux octaves, soit : l’empan des deux mains réunies - à l’attaque des
touches blanches et noires, ses pouces ne se sont plus quittés. Il n’avait eu
besoin que de cet espace restreint pour composer Catholic architecture,
qu’il nous jouait de bonne grâce et fredonnait (plus qu’il ne chantait) dans
une tessiture de haut-de-contre. Le petit homme barbu dans son fauteuil roulant se
révélait être un artiste doué d’un génie modérateur. Son truc : exprimer le
plus de sensations possibles avec une économie de gestes et on pouvait, sans
faire trop d’erreurs, mettre cette méthode sur le compte d’une
recherche constante à tirer parti de son handicap. Je regardais ses mains
d'ouvrier se déplacer sur les touches pour tirer de l’instrument des tonalités
déconcertantes de simplicité. Satie et Cage réunis pour une partie de nain jaune. Pénétrer dans cet espace sonore, c’était comme
délabyrinther une médina musicale. Adieu les perspectives à perte de vue des
champs sonores, adieu les horizons tyranniques de la virtuosité ! Maître Bashô était de
retour dans cette nouvelle Massada ; son bol était rempli d’eau salée et
de son bâton éclosaient des fleurs de courgettes. Allez-va ! Des mains
comme celle-là on pouvait toujours leur faire confiance…
"Les remissions radicales ne sont pas de ce monde"
R Harrisson
Considérablementavarié par l'orage supercellulaire,le Blablabla survolait à très faible altitude, les îles Hawaï, dans le grand pacifique Nord.
« - Ô ! Comme c’est grand, comme c’est beau ! » C’est ce qu’avait cru entendre l’équipage, après que l'on t'ait trainée sur la passerelle, au beau milieu du vacarme que faisait le vent qui s’engouffrait dans la voilure crevée par les grêlons. Alors que le capitaine tenait juste à te montrer le survol de la petite l’île de Moloka’i, la plus déserte et la plus sauvage de l'archipel, toi, tu voyais toute autre chose ; Transilluminée par la Froussette, tu voyais ce que les autres ne pouvaient ni voir, ni soupçonner : le super continent de plastique. Tu l’as vu alors qu’il était invisible à l’œil nu, en surface. Et tu as fait part de cette découverte au capitaine Effraïm, le suppliant de te faire descendre par l'échelle de corde pour t'assurer que l'on pourrait y faire construire, à l'avenir, un centre de recherche spécialisé dans les espèces endémiques liées aux billes de plastique, et le capitaine a souri et il t'a fait, derechef, reconduire, sous bonne escorte, jusqu'à ta cabine.
La plupart des océans de la planète contiennent des tourbillons marins gigantesques, des maelstroms formés par la réunion de courants circulaires alimentés par les vents et les forces créées par la rotation de la Terre. Et tout ce qui flotte dans ces tourbillons finit attiré en son centre. Il en existe cinq. On nomme ces tourbillons : les gyres ou : "vortex". Le plus grand d’entre-eux, « Le Great Pacific Patch » est aussi appelé : le septième continent.
Karel Zeman, "Le dirigeable volé" 1966
Quand tu as eu seize ans, tu ignorais que
tu ne grandirais plus, que ton corps stopperait définitivement sa croissance. Que tu garderais la taille d’une fille
pubère, que tes seins ne défieraient jamais les lois de la gravité, que tu ne
deviendrais jamais une femme comme ta mère, la comédienne Beri Hansen. Que tu conserverais cette démarche d'éléphanteau, les pieds légèrement rentrés en dedans, les mains toujours jointes, tirant sur les manches de tes pulls; ce léger balancement du bassin d'arrière en avant, quand tu es assise et que tes yeux plongent dans le vague pour réfléchir. Et puis
il y a ta propre voix, que tu ne peux faire entendre
qu’au-delà du cri. Que tu es pareille à Oscar dans
le roman de Günter Grass : Le tambour. Mais la
comparaison s’arrête là. Tu n’as pas besoin de tambouriner pour aller prêcher dans le désert. Tu accusais les puissants d’avoir volé l’ambre de ton
enfance, mais l'aphorisme s’inverse petit à petit. Il pourrait se résumer à cette simple question : « Qu’as-tu fais, toi que voilà, de ta jeunesse ? »
Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (Bruxelles 1873)
Le 29 février de l'année du Tigre, Martha consigne dans son journal un poème des Illuminations, celui qu'elle considère comme le plus beau poème du monde : "Départ". Elle sait qu'elle habite à l'intérieur du poème, qu'elle en est prisonnière, que chacun des mots écrits lui apparaît comme une prière, comme un sanglot rendu.
Jouez-moi SVP
Départ
Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours
Assez connu. Les arrêts de la vie - ô rumeurs et visions !
Départ dans l'affection et le bruit neufs !
" crois-tu être honnête quand tu as leur sac d'avoine autour du cou ?"
Il se forme de nombreux projets autour de ton
nom, des projets de biopics, de films d’action, d’animation, d’exploitation pornographique…Quant à la liste de ceux qui voudraient ta peau, elle n'a jamais été aussi longue.
Depuis que le président Lee est mort sur le parcours 18 du golf de Salinas, tué par une balle perdue, alors qu’il s'apprêtait à rendre une fiche quasiment parfaite, tu n'as pas tardé à te
faire de nouveaux ennemis. Tancredo De Salveira, le délirant chef d’état du Tudobem
aimerait, je cite : « te bouffer les amygdales avec un Perfetto Tannat, grand cru. Quant au
Czar du Bloc Moviètique, Kiryl Trepanek, il souhaiterait te faire revivre ce
que la chienne Laïka a enduré dans le cosmos, en 1957, à bord du Spoutnik II. Tu pourrais t'en amuser, quand, ironie
de l’histoire, tu reçois cet appel masqué d’Elon Musk, t'offrant de faire
partie du prochain vol touristique à bord de sa méga-fusée Starship1, pour un vol d'une durée record de 28 heures, histoire de fêter le nouvel an chinois, loin, très loin de la Termit'Terre. Tu deviendrais ainsi la plus jeune astronaute de l'histoire de la conquête spatiale à faire la bamboula à 800 kms de la planète bleue. Tu aimes Musk. Tout comme lui, tu as saisi que : "le ciel était en haut et l'enfer en bas."
"Comme un homme autonome, une spécialité américaine qu'on rencontrait rarement en Europe"
Tu admires Musk et tu sais que vous pourrez vous comprendre tous les deux; qu'après tout, vous êtes de la même famille : deux autistes Asperger, GIR 2/3. Ce que tu ignores encore, c'est que le fondateur de Space X a une grande idée derrière la tête, que tu fais partie de ses plans et qu'il ne compte te mettre au parfum qu'une fois qu'il sera bien sûr que vous serez en orbite. Tu fais tes adieux à l'équipage du Blablabla, ainsi qu'au seul maître à bord, le légendaire captain Effraïm, qui te dévisage une dernière fois avant le départ pour s'assurer que tu es clean. Une fois rassuré, il t'embrasse comme du bon pain, ce que tu détestes, parce que tu trouves qu'il sent mauvais.
Elon Musk a convié quatre de ses plus grands investisseurs pour vous tenir compagnie sur le Starship One, pour fêter la nouvelle année du Lièvre qui s'annonce. Le gratin de la jet set, paraît-il. Il est vrai que tu n'aimes pas tellement ça, toi, t'amuser. Tu penses sérieusement que c'est une perte de temps. Tu nourris secrètement l'espoir d'entrevoir depuis la fusée, depuis le cosmos lugubre et froid, le septième continent que tu aimes et que tu considères comme les fondations d'une nouvelle Atlantide, un refuge pour tout ceux qui vivront en lien étroit avec la mère Nature, demain, bientôt, peut-être.
10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 3, 1, 0 MISE à FEU
Jouez-moi SVP
Elon a dessiné et conçu lui-même les combinaisons
spatiales que vous portez. Elles ressemblent à ces doudounes Uniqlo,orange Éluard, mais tu as
très vite remarqué un léger détail ; qu’à la jointure des cuisses, à
l’emplacement même du pubis, Musk a laissé un trou, cerclé par un disque de
caoutchouc. Il n’échapperait à personne que ce trou ressemble à s'y méprendre à un Glory Hole. Lorsque tu lui demandes des explications, il essaie de te rassurer. Au départ, le vol du Starship One ne devait être composé que d'hommes et la combinaison avait été conçue essentiellement pour eux, pour satisfaire les besoins les plus urgents, car, ajoute t-il, "- Vous devez savoir que la pression, à cette altitude, comprime excessivement les vessies, ma chère. De surcroît, j'ai décidé que le champagne coulerait à flot, donc nos vessies seront mises à contribution, mais si nous visons bien, nous pourrons remplir nos flûtes, Ha ha ha ha ! " Tu avais répliqué avec une légère grimace : "Et moi, je pisse jusqu'à la Lune ?"
Elon Musk
Monsieur O’ Brian (du groupe e-Pickles Inc.), expliquait justement à Monsieur Falconetti (des assurances Stocker jr and Cheney ), comment il avait réussi dans les affaires, en créant des bulles spéculatives sur l’exploitation des mines de phosphates au Philistan. A l’office, les champagnes étaient prêts, les verrines dressées sur des plateaux d’argent et les milliardaires étaient déjà là, avec leur nœud papillon autour du cou. Monsieur Baxter (Patron de Baxter & Baxter), sortit des chiottes en réalisant une très jolie pirouette sur lui-même et lança à Elon Musk - Eh ! dit Elon, j’ viens d’avoir une idée ; que dirais-tu, la prochaine fois de mettre une remorque étanche sur Starship One?; comme ça, tu pourrais trimballer tout tes actionnaires. Waffwaffwaff !
Musk s’était marré et avait laissé échapper un pet, si fort, que le Glory Hole avait joué le rôle d’un pot d’échappement qui avait envoyé le milliardaire, par rétropulsion, dans le sas caoutchouté qui séparait la cambuse de la chambre des instruments, renversant le saut à glace et provoquant un joli ballet aérien de glace pilée. L’ambiance était à son climax. On allait enterrer cette année du tigre en faisant un tel barouf qu'on pourrait les entendre jusqu'à Alpha du centaure.
Intermezzo
Mais pensons à toi, Martha, seule au milieu de ces hommes, que tu as appris à connaître. Devant toi, à travers un hublot, la Terre. Vous survolez le continent Africain. Pas un nuage ne vient chatouiller cette oreille d’éléphant. Tu piaffes. Tu guettes le moment où vous vous trouverez juste au-dessus du continent de plastique. Tu attends. Tu te demandes combien il faudra de temps à Starship One pour atteindre la zone. Tu appelles Musk par le biais de ton micro HF, car tu voudrais lui parler. « – Qu’y a-t-il Martha, votre verre est vide ? –
Oui, mais là n’est pas la question ; quand arriverons nous sur zone ?
Vous m’avez promis ! – Mais ce n’est pas moi qui décide Martha, c’est la
rotation de la Terre ! »
Musk quitte discrètement ses invités pour te rejoindre
sur la coursive où tu passes ton temps à regarder sous les jupes de la planète. Pour
toi, cette boule de billard représente ce que la France représentait pour
Jeanne-la-pucelle, jadis : un pays chéri.
Chesley Bonestell, "Mister Smith goes to Venus" 1950
Fin de L'intermezzo
"Le monde est pareil à un concombre : aujourd'hui dans la main, demain dans le cul"
Proverbe arabe
-Venez Martha, suivez-moi dans le module Gagarine, d’où je vous promets une vue imprenable. Tututut ! ne discutez pas, vous allez comprendre!
En effet, au centre du minuscule compartiment, un gros hublot cloche, au sol, offrait une vue de la Terre à son nadir absolu, mais là où Musk bluffa Martha, c’est quand il actionna un joy stick relié à un logiciel, qui permettait à tout observateur de zoomer sur une zone précise, avec une résolution prodigieuse.
Martha s’était mise à genoux et ramassée en boule, fascinée par ce qui ressemblait à un nouveau jeu vidéo. Dans cette position elle offrait sa croupe nubilaire au nabab qui s’en émouvait profondément. Quand il aperçut la culotte blanche Petit Bateau apparaître à l’orée du Glory-Hole, il fut rattrapé par l'image de Sigourney Weaver dans Alien, quand, à la toute fin du film, elle tente le tout pour le tout pour expulser le super prédateur du Nostromo, en se glissant dans une combinaison spatiale, laissant apparaître au passage une petite culotte trop petite pour contenir sa conche. Il ne put contraindre son pénis à retourner dans son logement, tellement il bandait , ce qu’il n’avait jamais cru possible dans l’espace.
Martha était bien trop occupée à essayer d’entrevoir le septième continent, à bouger, à se pencher au mieux, à prendre des positions de plus en plus obscènes, dans l'espoir de connaître son étendue.
- Replay Ripley !
-Vous savez Martha ?
-Non, quoi Elon ?
Vous n'ignorez pas que moi aussi, je suis Asperger, et de très haute lignée, croyez-moi. J’ai toujours voulu fonder une colonie de personnes exceptionnelles, jeunes, dynamiques et entreprenantes comme vous et moi, qui iraient construire un monde meilleur, très loin de cet affreux cloaque qu’est devenue la Terre. Et mon rêve le plus cher, Martha, serait de m’accoupler, ici-même, dans l’espace, avec une nénette comme vous. D’être les tout premiers humains à procréer dans le cosmos, vous voyez ?
-Mais non, je ne vois rien justement !
-Vous réalisez ? 53 ans après le premier homme ayant marché sur la Lune: Nous deux, coïtant pour le futur de l'espèce humaine : "Un petit coup pour l’homme, mais un grand coup pour l’humanité". Hem, hem, oui, c'est de moi.
-Mais c’est pas possible ! Ya une grosse dépression en plein sur le pacifique Nord ; on y voit que dalle ! Faites quelque chose Elon, putain !
Musk s’était rapproché du Glory Hole de Martha, et il avait sa lune en pleine ligne de mire. Son sexe était raide et prêt comme jamais il ne l’avait été sur la Terre.
-Ne vous énervez-pas, jeune fille, je vais vous régler l’azimut.
Elle s’était déployée comme un criquet, au premier contact du chibre de Musk contre son intimité. Martha lui faisait face à présent - elle regarda très longtemps Musk, sans ciller, avec ce dégoût qui remontait à l’enfance, à l'époque où elle allait recracher sa nourriture pour l’enterrer dans le jardin. Sans rien dire, elle leva la main gauche très haut, avec une moue rageuse, et lui décocha une tarte en pleine gueule. Et Musk fut projeter au plafond, violement, rompant dans le choc, une conduite d’hélium liquide, qui l'éclaboussa et altéra sa voix, la transformant en une voix de fausset.
-Mais vous êtes complètement cinglée !
Il avait dû te supplier de ne rien dire, de pas faire d'esclandre auprès des convives, et pendant que le maître d'hôtel te demandait si tu prendrais le chapon ou bien le turbot, tu avais repris ta place au-dessus du hublot magique, laissant échapper une grosse larme qui s'était répandue sur l'île d'Hokkaido. Tu ne seras sûrement pas la première astronaute à copuler dans le cosmos, Martha Lindkquist, mais tu seras à tout jamais la première femme de l’histoire de la conquête spatiale à avoir connu ce sentiment d'humiliation, ce court-circuitage qui se prolongeait déjà depuis l’infini, en écho à la plus lointaine vibration d'une naine blanche.