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lundi 16 janvier 2023

Sami Mokdad : 3 & 4






Sami Mokdad





 3

Quinze jours, déjà, que nous sommes arrivés ici. Nous occupons le temps en nous languissant dans la répétition des gestes quotidiens et des activités saisonnières ; Nous avons épuisé tous les motifs de fraternité et de vacheries possibles. Bref, nous nous ennuyons. La seule activité pour laquelle j’éprouve encore du plaisir, c’est celle de dessiner pendant des heures en compagnie d’André Breuil. André est un drôle de garçon, un enfant-monstre obsédé par les crayons et le papier. Il est différent. En ce temps-là, ce mot, très à la mode aujourd’hui : « autiste », ne circulait pas comme aujourd’hui, à son aise, dans les couloirs des écoles, dans les vestiaires des gymnases ou dans les dispensaires des colonies de vacances. Quand il s’était présenté avec ses parents devant l’autocar qui devait nous transporter jusqu’à la colonie, ce gros garçon, pourtant soigneusement habillé, montrait déjà un comportement anormal. Il vociférait, laissant échapper des filets de bave de sa bouche qui se tordait sous des grimaces horribles, enfouissant sa grosse tête dans le poitrail de son géant de père en signe de supplication. Ce gros garçon, qui n’avait peut-être jamais été un enfant (à moins qu’il fût condamné à le rester toute sa vie) implorait son père comme si on l’envoyait à l’abattoir :
« - J’veux pas y aller papa, je veux pas ! Je veux rester avec papa et maman à la maison. Je suis bien qu’à la maison ! – Allons André, André, voyons ! Calme-toi, nom de dieu. Tu vas te faire un tas de copains là-bas, tu vas voir. » Sa mère, elle, ne disait rien ; elle semblait gênée que son fils se donne en spectacle devant toutes les familles présentes sur l’aire de départ, devant d’autres parents qui se retournaient sur eux. Mais elle n’avait sûrement pas réfléchi au fait que les premiers juges de l’enfant André Breuil c’était les enfants eux-mêmes, ses présumés futurs camarades. Et rien n’échappe à un enfant qui, confronté à une longue séparation, peut trouver plus malheureux et donc plus faible que lui. J’ai vu des enfants calmes et doux se changer en des crapules en herbe, en des bourreaux accomplis, ou pire encore, en des suiveurs sinistres. Ce matin-là, l’enfant André Breuil, piquant une crise de nerfs dans le giron de son pauvre père qui ne savait plus comment le calmer, avait déjà désigné, parmi tous les enfants qui attendaient l’heure du départ, ses futurs bourreaux.




Le  matin comme l’après-midi, j’étais sûr de le trouver dans la galerie du château, installé au milieu d’un foutoir incroyable, de feuilles volantes sur, comme sous la table, de crayons feutres débouchés, éparpillés par dizaine aux quatre coins, de bouchons orphelins qui traînaient par terre car André n’apportait aucun soin aux choses qu’il appréhendait, pas plus qu’il ne prenait soin de son hygiène corporelle. Dès qu’il était arrivé ici, il avait relégué son bel habit de voyage dans sa grosse valise pour ne plus jamais le remettre et enfiler des vieilles nippes qu’il leur préférait et qu’il portait jour et nuit, car il se couchait toujours tout habillé. André Breuil commentait à très haute voix ses dessins en cours de réalisation, et qu’il achevait seulement que lorsqu’il ne trouvait plus rien à dire dessus. Ses bras et ses mains, ainsi que sa bouche et ses joues, étaient tatouées de couleurs parce que souvent, dans son exaltation fébrile, il cravachait son exécution par des gestes saccadés qui se contrariaient les uns les autres ; et dans ce cas, il ne contrôlait plus rien. Pourtant j’ai vu André Breuil s’appliquer sur son ouvrage comme personne ! Il était profondément inspiré. Quant à se demander pourquoi il ne représentait que des scènes de batailles médiévales, de lances hérissées en faisceaux, de boucliers en triangle, de heaumes de chevaliers, de chevaux vivants ruant dans la bataille, ou morts, transpercés par une lance, le caparaçon les recouvrant comme un linceul, il aurait fallu pour cela le connaître vraiment à fond. Et que dire des morts parmi les guerriers ? Des morts lardés de flèches, écrabouillés sous le galop des chevaux. André soufflait avec sa bouche sur la bataille, sur cette hécatombe qu’il avait lui-même créée, envoyant des postillons sur sa feuille, sur la table et sur moi quand je n’avais pas le temps de me carapater. Il imitait le bruit des canons, le souffle de l’explosion des machines de guerre, n’ayant cure de ses propres anachronismes. Ce qui l’amusait, je crois, c’était de bombarder son dessin de toutes ces couleurs vives et bariolées qu’il avait observées dans des magazines ou des livres de chevalerie. Hommes, armures, oriflammes, chevaux, machines de guerre, tout cela avançait en un seul front, d’une seule force. Ses dessins étaient des projectiles infernaux qu’il lançait dans les rangs de ses propres ennemis, ceux-là même qui le persécutaient. Au plus fort de cette débauche physique, il se mettait à transpirer ; il puait à tel point que je répugnais à l’approcher. Cependant, je l’encourageais à montrer ses dessins à Simon, à Beatrice, l’infirmière du dispensaire tellement douce avec lui, jusqu’au directeur, Felix de Fréjus, qui ne tarissait pas d’éloge concernant l’art d’André Breuil. Ça le rendait fier et joyeux. Sami passait souvent nous voir dessiner. Il nous regardait faire, lui, silencieux et attentif. C’était peut-être le seul domaine qui lui échappait vraiment, car Sami Mokdad ne savait pas dessiner. Il m’enviait de posséder un tel don. C’est pourquoi, j’en tirais une petite vanité. J’avais l’impression, grâce à ce seul petit avantage sur lui que je méritais son attention, sa camaraderie. Je crois aussi que nous étions, Sami et moi, les seuls enfants de la Ploquinière qui prêtions attention à André Breuil. Un après midi, que je m’étais mis en tête de dessiner des scènes de bataille, tout comme lui, il avait attendu que je termine, puis avait saisi mon dessin et l’avait observé avec un grande grimace, qui voulait dire un sourire, et m’avait arraché de ma chaise, puis, avec une force extraordinaire, nous avait hissés tous les deux sur la table, d’où il s’était exclamé, en levant nos bras comme des vainqueurs  « Les héros du dessin ! » Hélas pour André et moi, cette scène retentissante s’était déroulée en présence de petits témoins malveillants qui la rapportèrent au chef, qui n’en demandait pas mieux. Ce fut pour moi, dans une bien moindre mesure, bien sûr, le début des emmerdements. Quant à l’enfant André Breuil (qui n’était déjà pas épargné), il ne se passa plus un jour, depuis cette effusion, sans qu’il soit harcelé, insulté, et battu. Peut-être dessinait-il pour écarter les maléfices qui l’oppressaient ; peut-être que toute la violence contenue dans ses dessins était-elle destinée à s’opposer magiquement à toutes celles, bien réelles, qu’il devait affronter, sans répit, dans sa vie difficile et malheureuse ?




4


Félix de Fréjus avait dix idées par jour. Il les abandonnait très vite jusqu’à ce qu’il tienne la perle ; celle qui serait vraiment innovante. Il instaura donc la « Journée à l’Envers », qui consistait, pour l’ensemble de la colonie, à vivre le temps à rebours, pendant toute une journée. Se lever le matin et se mettre à table pour dîner. Pas question de rester en pyjama, au contraire, il fallait mettre nos vêtements les plus soignés, parce qu’ensuite, le directeur avait prévu une surprise, une fête avec lampions et guirlandes que nous avions confectionnés tout au long de la semaine. Le déjeuner évidemment restait le déjeuner, histoire de souffler un peu et de garder le meilleur pour la fin. Mais le plus drôle pour les filles et les garçons de La Ploquinière, c’était de s’imaginer prendre un petit déjeuner avant la nuit, et de se retrouver à danser en pyjama dans la galerie, au rythme des chansons des Boney M ou d’Abba ; l’excitation était à son comble, sauf pour deux d’entre nous : André Breuil et Sami Mokdad. André adorait manger. Mais il mangeait comme il dessinait : en débordant. Sami s’était renfrogné depuis ce coup du bigophone du paternel, il était irritable et considérait cette journée comme, je le cite : « un truc complètement débile sortie du cerveau d’un imbécile.» Déjà au réveil, il avait refusé de jouer le jeu, de mettre des habits de fête, mais pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, il s’était vêtu de son bermuda rouge habituel et d’un tee-shirt gris floqué en lettres blanches du sigle UCLA. Il s’était chaussé de ses éternelles baskets rouges. Les choses allaient bon train, tout s’ordonnait selon les lois naturelles ; les petits s’amusaient comme jamais, Mammouth harcelait André en le frittant à l’endroit de ses coups de soleil, lui arrachant des plaintes de cochon qu’on égorge, cris qui alertaient Simon, lequel s’occupait aussitôt du pétomane, en lui bottant allègrement son gros cul et en lui décochant quelques beignes derrière le pois qui lui servait de tête. 




Il est possible que dans la nature certains principes qui n’ont pas été créés pour fonctionner de pair soient accidentellement confrontés. On peut craindre alors que ces antagonismes, à force de se frotter, finissent par s’anéantir. Sami n’avait cessé d’observer André ces deux dernières semaines. Au début, je croyais que c’était pour ses dessins, mais je m’aperçus bien vite que c’était pour André lui-même. J’observais Sami Mokdad à la dérobée, observer André Breuil le martyr, et jamais encore je ne lui avais vu une telle expression sur son beau visage, expression faite de pitié et de terreur mêlées. André Breuil était ce que la vie avait décidé pour lui : un garçon solitaire, souffrant de l’âpreté d’une réalité non conforme à la sienne, un épouvantail dressé pour attirer le malheur comme le paratonnerre attire la foudre. Sami, lui, était tout le contraire ; Il était béni des dieux. Toutes et tous l’auraient voulu pour ami, pour frère ou pour amoureux. Mais ce soir-là, à l’heure du petit déjeuner, il fallait que Sami Mokdad, le meilleur d’entre nous, tombât en disgrâce. Il n’est pas bon pour le vertueux de vouloir se mettre trop souvent à la table du paria.

On avait appelé tous les chefs de table aux cuisines pour aller chercher le lait chaud, et naturellement Mammouth et Sami, en cette qualité, s’étaient levés de table à leur tour, quand tous les gamins se foutaient les uns des autres à cause de leurs pyjamas trop petits ou trop grands et même parfois carrément douteux. Mammouth avait attendu que Sami passe à sa hauteur pour le prendre par le cou. C’était presqu’affectueux, bien que personne n’y croyait. Mammouth n’avait pas un seul ami en ce monde. Sami l’avait repoussé avec fermeté mais l’autre, excité par cette résistance, était venu frotter son bas ventre contre les fesses de Sami qui s’était écarté en lâchant un « Fous-moi la paix gros porc ». Il régnait alors un tel boucan, que peu d’entre nous y firent attention. Mammouth ricanait en retenant les bords de son pyjama qui glissait, laissant entrevoir sa bedaine rose Olida. Ils entrèrent dans les cuisines pendant que les premiers servis en sortaient, portant à deux mains les grands brocs qui vomissaient du lait sous le coup d’une maladresse. Impatients, nous commencions déjà à boulotter nos brioches nappées de gelée de coing quand on entendit des hurlements qui provenaient des cuisines. Tous les adultes avaient voulu se lever mais étaient restés à leur place comme pétrifiés. Seul Félix de Fréjus s’était précipité, croisant Sami qui sortait des cuisines, les yeux chauffés à blanc, épouvantés,  pour aller dans la direction du parc. Beaucoup s’étaient levés de table pour le voir disparaître au moment même où il dévalait le coteau. Félix de Fréjus, en pyjama rayé rose, s’était lancé à sa poursuite en se débarrassant de ses mules qui l’entravaient. Sami s’engageait déjà sur le sentier forestier quand Félix le rattrapa en le saisissant par les épaules. 

«  - Parle-moi Sami, qu’est-ce qui t’a pris ? Sami, Sami, pourquoi t’as fait ça ? Répond ! »

Sami n’avait rien dit. Félix pleurait en le maintenant serré entre ses bras ; il pleurait et répétait sans cesse « - Non, non, pas toi Sami, pas toi, mon dieu, pas toi ! » Sami s’était dégagé de son étreinte et se maintenait à bonne distance, quand Félix avait crié. - Tu aurais pu le tuer Sami. Si tu voyais son visage ! Il va sûrement y laisser un œil, Sami, tu te rends compte ? Et Sami s’était retourné vers Félix de Fréjus en hurlant « - Je m’en fous, qu’il crève ce porc, je ne veux plus qu’il me touche, plus jamais ! »

La nuit emportait Sami Mokdad, tandis que Félix de Fréjus, anéanti, revenait vers le château, vers la lumière des lampions, faisant le geste d’ouvrir les bras pour inviter les enfants à regagner le réfectoire et leur place à table, afin que cette journée à l’envers s’accomplisse jusqu’à son terme. 

J’entends encore le gros broc rouler dans un bruit de ferraille et venir cogner contre la plinthe en céramique. Je revois encore le bourreau qui gisait à terre en râlant aux pieds nus d‘André,  qui pataugeaient en grimaçant dans la blancheur immaculée.





 jouez-moi !

                                       


Crédits : Daniel Johnston

Relecture : Snow Rozett

mardi 10 janvier 2023

Sami : Début

 




SAMI MOKDAD

 

1 



Qui n’a pas rencontré Sami Mokdad n’a aucune idée de ce qu’est la Grâce. Sami nous est apparu pendant l’été, au cours d’une colonie de vacance à Cheillé, tout près d’Azay Le Rideau. C’est par pur hasard que j’ai fait sa connaissance, alors que nous étions des gosses âgés de 11 ou 12 ans. C’est pour cette raison que je me permets d’affirmer que quiconque n’a pas rencontré Sami Mokdad pendant cette période si courte mais si aventureuse de la vie, ne trouvera jamais le chemin de la grâce.

Pour contenir la grâce, il faut un château. Mettons-le au cœur de la forêt de Chinon ; C’est encore plus beau si ce château a été construit sur les terres d’un ancien fief « Le manoir du Maupas » ! Et déjà, le conte se nimbe d’un orbe mystérieux. C’est un domaine dont le Maître acquiert, très tôt, des terres et un moulin. Au XVI ème siècle, on lui flanque, en contrebas de la tour, une fuye, c’est à dire un joli pigeonnier courtaud et gras. Voilà le château de La Ploquinière. C’est un lieu de rassemblements d’enfants défavorisés depuis 1874, année où ont été créé les premières caravanes scolaires. Puis ce fut le temps des préventoriums, fut un temps encore un lieu de rassemblement de cheftaines, puis une colonie de vacance classique. C’est dans ce pigeonnier, qui servait désormais de réserve à outils et de garage à vélo que j’ai parlé pour la première fois à Sami Mokdad ; disons que je n’avais pas trouvé mieux pour l’aborder que de lui demander : « tu fais quoi ? » chose qui tombait sous l’évidence : il changeait la clavette d’une manivelle sur un vélo endommagé, comme on enfile ses chaussettes le matin. Comment vous le décrire ? Vous parler du trait lumineux de Milo Manara, ou bien peut-être, devrais-je faire allusion aux personnages des romans d’éducation allemands, comme ceux de Mann ou de Musil, préférant, de loin, évoquer Törless et Jacob Von Gunten plutôt que Tonio Kröger et Tadzio ?


Mais non ! Ca ne va pas. Mokdad est un nom qu’on psalmodie avec le cœur et Sami avait le type oriental, c’est à dire le teint hâlé et le nez légèrement épaté, comme l’ont la plupart des natifs du croissant fertile. Il aura surement dû me parler d’un grand père né au Liban, dans une petite ville de pêcheurs. Je l’observais, moi, collé dans l’embrasure de la vieille porte, lui, tout absorbé par sa mécanique. Il avait des gestes sûrs et précis. Il était grand pour son âge, avec un visage rayonnant et des boucles blondes… une silhouette élancée. Il n’avait pas frotté ses mains pleines de cambouis à son pantalon comme je l’aurais fait, moi, mais pris son temps pour dégotter un chiffon et un bidon de térébenthine pour achever définitivement son travail. Il m’avait dit : «  - C’est fait. Mais il est bien trop petit pour moi. Il te conviendrait mieux à toi.  Viens, on s’en va ! L’équipe des grands organise un match. » Sur le chemin du terrain improvisé, il m’avait demandé avec quelle équipe j’étais, parce qu’il ne m’avait encore jamais vu à la colonie. Je pensais que c’était normal de ne pas m’avoir remarqué, pour la bonne raison qu’un garçon comme moi n’avait rien de remarquable, c’est tout. C’est comme le prestige, ça ne se commande pas. Lui, je l’avais déjà repéré sans jamais oser l’approcher. Je lui répondis que j’étais dans l’équipe de Simon, le mono à la montre à quartz (chose que était encore rare en ce temps) - Tu sais jouer au foot, au moins ? Si n’importe quel mecton m’avait posé cette question, je l’aurais envoyé sur les rosiers comme disait mon patriarche ; mais c’était lui qui me la posait : Sami Mokdad. Chose, cependant, à ne jamais demander à un minime. Mon frère et moi jouions tous les jours, à n’importe quelle heure, sur n’importe quelle surface, et à force, nous étions devenus re-dou-tables, moi avec ma pointe de vitesse et mon jeu de tête tout britannique et Le Boub, mon frère, avec ses dribbles couillonnants et ses tacles glissés sur mesure. Mais c’est par cette question anodine que je pénétrais aveuglément au cœur de la nébuleuse fantastique mais rassurante créée par Sami Mokdad.


Le premier fait marquant qui me fit croire que ce gars-là devait sûrement venir d’ailleurs eut justement lieu au cours de l’une de ces parties sauvages de balle au pied. Je ne jouais pas ce jour-là (prétextant un genou douloureux) afin d’observer Sami et son style privilégiant l’esquive et le va et vient à te rendre chèvre. La partie était déséquilibrée, tant « les grands » et parmi eux leur chef « Mammouth », ne pensaient qu’à allumer les plus jeunes avec le ballon ; certains l’avaient déjà pris dans le ventre, d’autres dans la gueule, et leurs rangs se décimaient à vue d’œil. Quand, stupeur générale ! Le ballon vint à être projeté à l’extérieur du parc du château, profitant d’un trou dans un grillage éculé pour atterrir au fond d’anciennes douves. La profondeur du trou accusait bien six bons mètres. Un petit zélé s’enhardit en criant « je tente ma chance ! » et s’y engouffra sans se méfier. A peine avait-il franchi les premiers buissons d’épines qu’on l’entendit rouler bouler en braillant et on le vit remonter en se tenant la guibole autour de laquelle il avait enroulé un mouchoir pouilleux. Autant dire qu’il fut méprisé et rembarré par la plupart des joueurs, car il était revenu sans ballon. C’est à ce moment précis que nous avons tous entendu Mammouth dire : - Sami, s’te plaît ; va nous le chercher !

-        Non ! 

-       Sami, mon Sami, s’te plaît !

 « Mon Sami s’il te plait ! » Comment ce gros lard pouvait-il s’imaginer obtenir la moindre faveur de Sami et que pensez-vous de celle d’aller chercher le ballon au fond des douves à six bons mètres sous l’esplanade du château ? Il n’avait qu’à bouger son gros cul et descendre lui-même le chercher son ballon, s’il y tenait tellement ! Mais non, Sami nous gratifia d’une moue dubitative (qui lui restera toujours), avant de disparaître, à son tour, dans le trou. Il ne fallut que quelques minutes pour que le ballon revienne rouler sur le terrain comme s’il avait retrouvé son chemin tout seul. Lui, était remonté bien après, si bien que nous nous étions tous inquiétés et Mammouth le premier. – Sami, Sami, t’es là ? T’es encore vivant ? Réponds merde ! On avait entendu un léger souffle, puis il nous était réapparu, la face bien griffée par les buissons d’aubépines. Tout le monde avait applaudi et « Mammouth », qui n’en revenait toujours pas d’un tel self-control, avait pété très fort, comme à son habitude, pour célébrer l’évènement (c’est pourquoi on l’appelait Mammouth, à cause de la déflagration qui sortait, à volonté, de son cul, et qui rappelait les pétards du même nom qu’on s’achetait par dizaines à l’épicerie). Sami avait seulement fait un léger signe de la main pour annoncer qu’il quittait la partie et s’était éloigné en direction des dortoirs.

Après son départ, nos corps étaient restés en suspension. Nous étions désœuvrés, en attente de quelque chose qui ne venait pas ; que la partie reprenne, par exemple ; mais elle ne reprit pas. Quelques-uns regardaient encore dans la direction qu’il avait prise avant de tourner au coin de l’aile du château en espérant que, peut-être, il réapparaîtrait. D’autres restaient là, la tête baissée, tout en passant près du ballon, sans y faire attention, puis se mettaient à shooter dans les marrons qui jonchaient le sol. Deux, parmi les plus jeunes, faisaient la brouette, l’un empoignant les guiboles de l’autre comme des brancards et l’autre avançait, se servant de ses mains comme d’une roue, en poussant des cris de faune. Mammouth, lui, avait fait mine de  frapper très fort dans le ballon, puis s’était rendu tout près du trou, par lequel Sami était passé, puis il était resté planté là pendant une éternité.

J’étais toujours assis sous le marronnier vénérable, fixant le ciel. L’air du soir qui montait, semblait s’être figé à quelques mètres du sol et les ailerons des martinets commençaient de fouetter tout le vide qu’avait laissé Sami en partant, entamant un ballet gracieux, tantôt en formation serrée, tantôt se dispersant sur le dos. La grosse cloche avait sonné l’heure du dîner et nous nous étions longtemps rassemblés en silence devant le réfectoire quand la colonie des martinets noirs s’était déjà mise à table depuis longtemps, sans autre cérémonie que celle de leurs cris d’alarme.




2

 

Les colons allaient souvent marcher en troupe dans la vallée du Maupas. La marche en forêt et son corollaire (édification d’une cabane, course d’orientation, identification des espèces sylvestres et l’incontournable gamelle) constituait la principale distraction d’extérieure que l’équipe d’animation avait à proposer aux enfants. Quand la chaleur était insupportable on allait se jeter dans l’Indre qui ne coulait pas loin. C’est au cours de l’une de ses promenades, près du ruisseau du Doigt, que j’eus cette discussion décisive avec Sami Mokdad. Il était maussade depuis plusieurs jours, depuis cette conversation téléphonique qu’il avait eue avec son père, dans le bureau du directeur, Felix de Fréjus

-       Dis Sami, t’habites où ?

-       A Elbeuf, en Normandie.

-       C’est loin ?

-       Très loin d’ici. Mais une fois que la colo sera terminée, je n’y retournerai pas.

-       Tu vas aller où ?

-       On va déménager. Mon père cherche une maison dans la région de Tours. C’est pour ça que je suis ici, parce qu’il n’a pas le temps de s’occuper de moi.

-       Et ta mère, elle est pas avec lui ?

-       Non. Elle est restée avec mon frère et ma sœur à Elbeuf. Ils sont en instance de divorce, tu comprends ?

-       Oh oui ! Je connais ; mes parents aussi, y se sont séparés. Au début, tout allait bien tant qu’y  zétaient plus ensemble. On était bien mon frère et moi à Amboise avec ma mère. On rigolait. Puis un beau jour, patatras ! Ils se refoutent ensemble ! Re-déménagement – retour à la case départ. Et nous on croyait avoir fait nos adieux aux copains de Tours pour toujours. Du coup, plus de copains d’Amboise. Mon p'tit frère et moi on voulait pas partir. La honte quand on s’est retrouvés dans la cour d’école deux ans après. Qu’est-ce qu’on a pleuré mon frère et moi.

-       C’est la vie ! Mais au moins, tes parents se sont réconciliés, eux. C’est courageux je trouve, après deux ans de séparation.

-       Tu parles, Charles ! Ils ont remis ça !

-       Comment, ça ?

-       Ça leur manquait trop de se foutre sur la gueule.

Pause

-       Tu passes en quelle classe ?

-       En cinquième.

-       Comme moi. Tu sais déjà dans quel collège tu vas aller ?

-       Pas encore, mais mon père s’en occupe. Et quand mon père s’occupe de nous placer quelque part, ça ne traîne pas en général. Il aimerait m’inscrire dans un bon collège avec de bons profs ; il veut le meilleur pour moi. C’est quand même  un comble !

-       Moi j’en connais un, un bon collège !

-       Lequel ?

-       Le mien, c’est le meilleur !

-       Tu m’as dit l’autre jour que t’habitais les « Eaux Troubles ». C’est dans le même quartier qu’il est ton collège ? Parce que ça risque de ne pas plaire du tout à mon père, les eaux troubles.

-       Mais non ! On l’appelle comme ça pour rigoler, mais c’est pas son vrai nom. C’est le prof de maths qui lui a donné ce nom, parce qu’il savait pas qu’il existait avant d’y arriver. Son vrai nom c’est le quartier de L’Europe. C’est grand l’Europe, c’est le prestige ; ça peut plaire à ton père, ça, le prestige ?

-       Sûrement, sûrement… Et ton collège, il a aussi un surnom ?

-       Aucun. C’est le collège La Bruyère, c’est tout. Il est pas grand mais il a deux amphithéâtres ! C’est bon pour le prestige ça ! Ç en rajoute !

-       De toute façon, c’est pas moi qui décide, alors inutile de rêver.

La nuit venue, dans le grand dortoir des garçons, je n’avais cessé de penser à ma discussion avec Sami au bord du ruisseau du Doigt. Et j’étais rassuré. Finalement, Sami était comme nous, je veux dire comme tous les enfants de mon quartier. Et s’il était à la colonie de la Ploquinière, c’est que lui aussi, était un enfant défavorisé, malmené, comme nous autres, par cette chienne de vie ; autant dire : une victime de l’incompétence de ses géniteurs. Notre conversation avait été interrompue par Simon, le moniteur à quartz, qui avait insisté pour que nous l’aidions à récupérer les chasubles qui avaient servi à départager les deux équipes d’une chasse au trésor où il s’était agi de retrouver le soutien-gorge de Patricia, la monitrice de Sami, lequel, tout naturellement, n’avait pas traîné pour mettre la main dessus en premier, bien qu’il fut caché sur la grande chemise hawaïenne de Simon, qui n’avait pas hésité à l’enfiler comme l’aurait fait une femme, pour éviter une boursouflure qui aurait trahi sa présence. Comme je m’étais empressé de lui demander comment il s’y était pris pour le trouver avant nous tous, et par quels indices il y était parvenu, il m’avait simplement répondu que Patricia portait le même parfum que sa mère. Je pensais que son odorat était au moins aussi puissant que celui de ma chienne Britt ; quand à Patricia, sa jolie monitrice, elle avait félicité Sami en lui caressant ses beaux cheveux couleurs de miel, lui disant d’une part, que comme détective, il en imposait autant que Sherlock Holmes et Miss Marpple réunis, et que d’autre part, dans un domaine plus prosaïque, il irait très loin.




 ! Délos, aujourd'hui mardi 10 janvier - Je me suis couché, la nuit dernière, avec l'idée saugrenue mais fixe, de mettre un visage sur le souvenir de Sami Mokdad, et finalement, c'est une chanson qui m'est venue à l'esprit, une chanson de Tim Buckley. Et le visage du song writter californien m'est apparu comme une évidence, qu'il était le seul pouvant s'approcher de ma propre réalité ; il suffisait seulement de ne plus songer à ce visage d'enfant que j'avais connu jadis et qui n'existait plus. Ainsi, apaisé, je pouvais m'endormir tranquillement ; enfin c'est ce que je croyais ; car au bout du compte, c'est la chanson de Tim Buckley qui m'empêcha de dormir !






Jouez-moi svp

                    
Crédits : Tim Buckley

Relecture : Snow Rozett



A SUIVRE