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lundi 21 mars 2022

Radio Baxter #6 Fin


Gérard MANSET          LUMIERES        1985

"On avait le ciel, là-haut, tout pointillé d'étoiles, et on se couchait sur le dos pour les regarder, et on se demandait si elles avaient été fabriquées, ou si elles étaient juste ." 
     Mark Twain, les aventures de Huckelberry Finn, 1884




Manset, finir pêcheur




4


- C’est asteure-ci qu’tu rentres Nono ? Où est-ce que t’étais ?
- Bah tu sais bien, j’étais à la bibli, j’travaillais !
- Ah ! tu travaillais mon coco ? Eh ben, je peux te dire que ta mère t’a attendu pour aller faire les courses une heure durant ! Que c’était ton tour, mon garçon, pas celui de tes frères, et comme y avait que Richee à la maison (Bouboule étant parti au foot), elle l’a réquisitionné à ta place, alors que c'était déjà son tour la semaine dernière. Que tu vas te faire laver la tête deux fois parce que, manque de pot, Richee avait prévu d’aller au boulingue avec ses copains. Que je crois l’avoir entendu jurer qu’il allait, hem ! Comment déjà, hum ! Oui, te niquer ta race ! C'est bien ce qu'il a dit
- Au moins, ça lui aura évité de casser le parquet ! Tu sais, moi aussi P’pa, je suis allé au ravitaillement ; j’ai fait le plein, du coup !
- Quand c’est ton tour Nono, faut que tu y ailles, t’as compris ? Ecoute, pour Richee, j’veux bien plaider en ta faveur pour qu’il t’épargne, mais pour ta mère ! Alors là, Je crois, décidément, que t’es foutu mon gars
- J’avais un TPG à faire avec les gars de la classe, des maths en plus ! Tu connais mes lacunes en la matière… Je m'étais associé aux meilleurs de ma classe…un dix-huit assuré, au moins !
- J’regrette mon fils, mais y fallait que tu y ailles… Tu vas en prendre plein ta musette !

 Sauf, mon petit papa que ma musette, comme tu dis, elle est déjà pleine, et y a certainement que du bon dedans, crois moi. Y a pas que le pain et le vin dans la vie, mon p'tit père, y a les fleurs aussi ! Je passe par la cuisine, sérieusement ébranlé à la pensée d’affronter les foudres de Richee ; comment j’ai pu oublier ÇA, nom de dieu, les courses chez Leclerc ! Sur la table en formica, je découvre un bout de papier plié en quatre. Je le déplie et constate que Man a encore oublié d'emporter sa longue liste de courses (la pauvre, elle doit être furax à l'heure qu'il est), ce qui plaide largement en ma faveur contre Richee ; moi, j’aurais fait en sorte de ne pas la laisser l’oublier. Je jette un œil sur la liste : Pâtes, œufs, pommes de terre, pâté de foie, yaourts, 1 Pack de lait, 5 litres de bière Valstar ! Vin à la tireuse : 8 bouteilles ! Alors là ! Mon vieux papa, si perdre deux heures de sa vie consiste, pour l’essentiel, à te rapporter ton vermifuge hebdomadaire, tu pourrais le faire toi-même ton plein. Rien qu’à l’idée de se pointer devant la tireuse dévolue au Grand Ordinaire, cette puanteur de vinasse aigre, j'en vomirais. Dommage Papa que tu n’aies pas qu’un fils unique, en l’occurrence Bibi, je t’aurais guéri de tes graves penchants pour le rouquin et la bibine en tachant à chaque fois d’oublier le jour des courses. 



   
Pierres Soulages Peinture 16 avril 1975

                                                                             

Pour obtenir la lumière la plus acérée, la plus violente, ne faut-il pas, d'abord, amonceler des quantités de ténèbres autour d'elle, afin de l’ensevelir puis, grâce à  des fentes, à des meurtrières pratiquées dans la masse noire, la faire violemment rejaillir ? Faut-il impérativement en passer par-là, toujours ? L’album de Manset m’est resté en travers, c'est vrai, il m’est tombé des bras. D’abord, rien de positif dans les paroles. C’est un des disques les plus sombres qu’il m’ait été donné d’entendre, un des plus pessimistes aussi, un album prophétique, un disque que Jean-Jacques Rousseau n’aurait sûrement pas dédaigné, s’il avait eu sous la main mon Schneider-valise monophonique MS 8717 qui ne me quitte plus. Il prêchait avec sa voix funambule dans un désert qui nous comprenait tous, sans exception. L’atmosphère qui s'en dégageait, plus bucolique qu'urbaine, me ramenait vers le François d’Assises et les onze fioretti filmé par RosselliniDes prédictions, comme autant d'oracles avec des accents rimbaldiens. Oui, le rossignol chantait encore dans le carnage - "Où sont passées les lumières qui nous guidaient -  Nous avons perdu la lumière, l'étoile - Le monde a tourné sans nous, sans nous attendre - Les ténèbres sont partout, couvertes de cendres - Découpons le monde à coup de rasoir pour voir au cœur du fruit le noyau noir - La vie n'est pas la vie, la vie n'est pas ce qu'on nous fait croire - Levons le drap du désespoir" -  Et que dire du bestiaire ? Une véritable apocalypse des animaux. Des chiens, beaucoup de chiens, un lion, des mollusques, des vipères, des fourmis, des villes peuplées d'animaux qui marchent sans bruit. Celui qui chantait autrefois "Animal on est mal !" préparait soigneusement son arche et quand on écoute, aujourd'hui, ce disque inclassable, on se dit que Manset avait déjà tout (entre)vu. D'une certaine manière, le beau pays de France s'était enfin trouvé son Song Writter et, tout comme Cohen et Dylan, il aurait partout ses disciples, les enjoignant, à travers ses chansons, à regarder sans voir le calendrier qui tombe en poussière, à être pauvres un jour, à finir pêcheur, dans l'espoir  de se détacher de tout. 


                                               6                

J'écoutais pourtant, au fil des jours, cette musique somptueuse; je l'écoutais presque religieusement. Le piano, en maître, décochait des arpèges colorés en étoile, soutenant l'édifice de cette musique architecturale, comme une clef de voûte soutenant les claveaux. Un ensemble d'instruments à cordes tempérait le zèle d'une guitare tantôt fiévreuse, tantôt lumineuse et apaisée, qui dialoguait avec l'orchestre attentif, tout en variant son propre langage. Des voix, écho spectral d'une maîtrise d'enfants, chantaient à l'unisson, pour offrir aux arches musicales qui parcouraient certaines chansons, le calme inquiétant du point d'orgue. Les voix d'enfants étaient toujours inquiétantes, surtout dans la musique lyrique et religieuse, sauf peut-être, quand Mireille Mathieu faisait chanter les petits chanteurs à la croix de bois dans " Mille colombes". J'écoutais Lumières, même quand Papa était à la maison. J'avais ma propre technique pour éviter qu'il me dise comme à Richee, quand il poussait le volume trop fort sur Motorhead : "- Dis donc Richard, tu vas le baisser ton zinzin, oui ou merde !" Contrairement à mon frère aîné, je mettais le volume au plus bas, comme si le son devait sortir uniquement du saphir, et je m’approchais au plus près du couvercle de mon Schneider valise MS 8717. Un jour que j’étais en prière, c’est-à-dire à genoux devant l’électrophone, l’oreille collé au baffle, je ne m’étais pas aperçu que mon père était derrière moi. Il avait l’air de regarder mes dessins que j’avais fait sur la table qui me servait de bureau. Je lui demandais si c’était encore trop fort pour ses vieilles oreilles (je me souviens très bien que la chanson qui tournait c’était : Finir pêcheur), quand remuant un peu la pile de mes dessins et dégageant une légère moue d’approbation, il me demanda tout simplement – Qui c’est qui chante ça, Nono ? c’est pas le même qui chante « il voyage tout seul » ? - Heu, tu veux dire plutôt : qui voyage en solitaire ? Oui c’est le même Papa, c’est Gérard Manset; Tu l'aimes bien Manset, hein, tu veux que je le mette plus fort ? Papa répondit qu’il préférait comme ça, parce que ça ne l’empêchait pas de réfléchir, et que : « - sinon, tes dessins sont rudement bien torchés pour ton âge », c’était ses mots à lui. Au collège j'avais bien essayé d'en parler au grand Mick, de Gérard Manset, mais le grand Mick n'avait, à l'époque, que d'oreilles pour Renaud. Il m'avait dit que pour lui, Renaud faisait le boulot de Verlaine avec des mots de bistrot. Il n'avait pas tort pour le bistrot; Question picole, la Closerie des Lilas valait bien le Procope.

                                              

« La vie est une tragédie quand elle est vue en gros plan, mais c’est une comédie en plan d’ensemble.» Voilà ce qu'il dit Chaplin dans la biographie de Bertrand Solet. Et je pense à ma propre famille, surtout à mes parents qui excellent pour donner le la - Je pense à Papa et sa soulographie, à Man et ses accès de crise de nerfs, et à Tonton enfin, et son goût crazyhorsique à se travestir en femme. Faut-il s'en affliger ou en rire ? Je préférais songer à ce pauvre Huck et à son fumier de géniteur, qui l'avait claquemuré dans un taudis au milieu du bayou, et je me disais qu'au moins, j'avais de la chance; j'avais un toit au dessus de ma tête et de quoi me remplir le cornet au moins trois fois par jour. Evidemment, je m'étais ramassé une volée de bois vert par Man, elle m'avait interdit de sortir après les cours; j'avais promis à Richee, en guise de réparation, d'assurer ses deux prochains tours de pleins des courses. Incrédule, il m'avait fait une nouvelle proposition : - trois tours à ma place ou j'te frite. J'avais répondu - aucun et je te paye le boulingue la prochaine fois. Il s'était marré : - Bon, mon p'tit gars, trois tours de courses avec le prix du boulingue en plus, et j'te tue pas. J'avais dû céder, m'en sortant à bon compte. Papa avait bien dit que je ramasserais et il ne s'était pas trompé.



                                                                                                  INTERLUDE


7 

Enfin la nuit. Après le souper, je veux encore me plonger dans le roman de Mark Twain. Papa est venu me revoir dans la soirée pour me consoler, à sa manière, des représailles endurées et pour me demander un petit service : lui ramener de la bibliothèque (la prochaine fois que j'aurais un TPG à faire avec les copains), un ouvrage dont il aurait grandement besoin, bientôt; un ouvrage récent qui coûte un bras. Il veut faire l'économie de 190 francs. Je l'ai prévenu qu'une bibliothèque n'était pas une librairie et qu'on ne trouvait pas tout, encore moins les livres les plus récents. Je lui avais fait caresser l'espoir que si jamais ils ne l'avaient pas, je pourrais toujours le consigner sur le registre des suggestions d'achats. Il m'avait donné un bout de papier plié en deux, où il avait écrit de sa belle écriture, "L'avocat chez vous" , aux éditions de Vecchi. 



                                                                                                                          Dominic A , "Manset"


Je suis au lit, tout habillé, couché sur le dos et je regarde les dessins au plafond que forme la lumière des réverbères quand elle trouve une issue magique à travers les contrevents en pastique. Elle imprime, partout sur les murs, des formes géométriques mystérieuses, comme autant de langages de la nuit qu'il me faut décrypter. Je suis encore en retard pour le prêt des livres et du disque de Manset à la bibliothèque. Cinq jours dans la vue ! Je n'ai pas vu le temps passer. Demain, samedi, je falsifierai la date de retour affichée sur la cartonnette bleue. Et je mettrai un point d'honneur à saloper le métier davantage que je ne l'ai fait la dernière fois; je veux dire que je ferai en sorte de me faire démasquer au premier coup d'œil par la belle Corinne Forest, la suppléante du Walhalla, qui, je l'espère, me détestera encore plus. J'ai pour la perfection une haine viscérale. Je ne vois pas pourquoi j'aurais intérêt à réussir mon coup. Si je faisais, dès demain, un faux parfait, ce genre de faux où on y voit que du feu, elle ne s'en rendrait pas compte, elle classerait les documents comme étant revenus, un point c'est tout. Je n'aurais aucune chance d'avoir des mots avec elle, alors que, si je fais un faux hideux qui frôle la supercherie, la qualification de cette odieuse contrefaçon subira une surenchère - de "grossier", je passerai à "gougnafier", et au moins, j'aurai l'aplomb de regarder Corine Forest dans ses grands yeux pervenches et je lui dirai : "Oui, c'est vrai, c'est moi !", et quand elle me demandera des explications mes justifications seront interminables. Comme j'ai hâte.

 J'ai lu un passage de "Huckelberry Finn" qui m'a bouleversé ce soir, après le bain et je voulais le partager avec quelqu'un avant d'aller dormir, avant de me réveiller demain matin pour repartir joyeusement vers le Walhalla

Je tremblais, parce que je devais trancher, à jamais, entre deux choses, et je le savais bien. J’ai étudié ça une minute, en retenant plus ou moins ma respiration, et puis je me dis :

"C’est bon, alors j’irai en enfer" […]

C’étaient des pensées terribles, et des paroles terribles, mais je les ai prononcées. Et je les ai laissées comme ça ; et j’ai jamais plus pensé à me réformer. J’ai repoussé tout ça de mon esprit ; et je me suis dit que j’allais reprendre le chemin du mal, ce qui était bien dans mon caractère, pasque c’était comme ça qu’on m’avait élevé, et que l’autre chemin était pas pour moi. Et pour commencer j’allais me mettre au travail et j’allais voler Jim de nouveau, pour le sortir de l’esclavage ; et si je trouvais quelque chose d’encore pire, je ferais ça aussi ; puisque, comme j’étais dedans, et que j’y étais jusqu’au cou, autant que j’aille jusqu’au bout.




                                                                                                    




Fin












vendredi 26 mars 2021

La cyber diffusion baxteriène présente : Unicorn 15





Un récit d'anticipation signé maestro & nunki Bartt



                               Quinzième épisode                                       

     

La bulle avait tellement enflé que la licorne amorça un léger recul mais, retrouvant sa nature sauvage, elle donna un grand coup de corne dans cette sphère magique qui la séparait de Jasmine. Quand elle éclata, la Tremblay se retrouva toute engluée et elle éclata elle aussi, mais d’un pur rire de cristal. La licorne se rapprocha tout doucement cette fois, comme l’aurait fait un faon farouche, et s’allongeant tout près du fuselage des jambes de Jasmine, elle posa délicatement sa tête sur ses genoux de sirène. Comme elle la caressait bien, tantôt sur le toupet de sa tête, tantôt dans sa barbiche emmêlée. La bête se rencognait, ruant avec ses pattes arrière, pour venir bien plus près du corps de la belle, afin de s’offrir davantage aux caresses. Et le décor, ou peut-être la lumière du décor, changea soudainement, mourant de toutes ses couleurs dont l’automne l’avait paré. Un disque d’un grand rayon s’était formé au sol, dans une déclinaison de gris et de noir, tranchant cruellement avec le vert vif et les bruns à la lisière du cercle. 



Le direktor avait dû s’accroupir pour ne pas basculer, sonné par le vertige, quand plus haut, au-dessus du gîte d’Unicorn, ils avaient vu apparaître un nouveau cercle, dix fois plus petit que le premier, d’un infra noir profond, venu parachever cette parallaxe énigmatique. Était-elle sortie de l’imagination seule de la licorne, ou bien était-ce la résultante de plusieurs facteurs combinés, comme la présence en ces lieux des deux créatures : la licorne et la femme ? Du comportement irrationnel de Jasmine ? Des deux choses à la fois, ou de cet endroit insolite qu’était Itar ? Nul ne pouvait le dire, mais une chose était sûre : c’est que c’était rudement beau. Le direktor Papiak avait seulement prononcé ces mots, étranglé par l’émotion : « Mais c’est mon cirque ! Unmöglish ! Le docteur Faber avait pensé : cette bestiole, quel artiste quand même ! » et Jasmine adossée à la hutte, grattant l’encolure de la légende vivante, s’était rembrunie en revoyant le dessin de Chuca avec son ciel irréversiblement noir.








"To stalk, c’est, très précisément : « chasser à l’approche », une façon de s’approcher en marchant, une démarche, presqu’une danse. Dans le « stalk », la partie du corps qui a peur reste en arrière et celle qui n’a pas peur veut aller de l’avant. Avec ses poses et ses frayeurs, le stalk est la démarche de ceux qui s’avance en terrain inconnu."

La bête ne bougeait plus. Elle semblait assoupie, ivre des caresses prodiguées par l’intrépide danseuse qui, revenue à un point de clairvoyance, chercha sa lampe torche dans le creux de ses seins pour communiquer à nouveau avec ses compagnons.

- Que dit-elle Lars, qu’est-ce qu’elle veut qu'on fasse maintenant ?

- Une seconde, Med ! "Ve-nez … tout-de – tout-de-suite… elle rou- elle roup-ille." La licorne s’est endormie Med, Descendons, szybko !

Med, plus vif, bien que plus gros, avait sauté dans le vide pour saisir la corde au vol, et en l’attrapant, il lui avait donné beaucoup de gîte alors, quand Lars voulut l’attraper à son tour, il sauta comme un trapéziste suicidaire qui aurait oublié de compter le nombre des vas et viens du trapèze. Il s’accrocha en catastrophe aux guibolles du dompteur. Il n’était plus question pour Med et Lars d’entrer dans la danse, ils fonçaient tout droit vers la hutte, courant comme des dératés, du moins le croyaient-ils, parce que leurs mouvements étaient foutraquement contrecarrés, interdits de fluidité. Ils stalkaient, comme des crabes filant rejoindre la mer, sans pour autant contrôler le moindre de leurs mouvements. Parfois, le hasard de leur trajectoire les faisait se rejoindre et ils couraient enfin parallèlement, mais en se livrant à un furieux carrousel. Lars encourageait Med avec des « Du nerf Med, mordious ! » alors que lui-même se déportait vers l’arrière et Med, tout en zigzagant, ricanait comme un idiot, de le voir lui, Lars Faber en personne, jouer curieusement du bassin dans un petit bois perdu du centre de la France. 

Ramenez le drap sur vos yeux, entrez dans le rêve… A la découverte de cette chose merveilleuse qu’ils avaient juste là, à portée, ils tombèrent à genoux, autant parce qu’ils étaient épuisés d’avoir été contraint dans leur course, autant parce qu’il se dégageait de cette épiphanie sauvage une sérénité désarmante. ils n’eurent plus qu’à s’abandonner à la contemplation. Qu’auraient-ils pu faire d’autre ? Jasmine leur souriait et s’était mis un doigt sur sa bouche, non pour les exhorter au silence, mais pour les inviter à chuchoter à nouveau. Lars remarqua que la licorne dormait les yeux "vifs", ce qui arrive parfois chez certaines espèces très anciennes. Sa longue corne était posée sur les cuisses de Jasmine, et elle figurait dans l’imaginaire des deux hommes une rapière qui protègerait l’accès au pourpoint, une épée de chevalier preux, tenue au clair, pour parer à une éventuelle attaque. L’intrépide était bien gardée. Lars regardait autour de lui. Et, jetant un œil dans la hutte d’Unicorn, il y découvrit, parmi des centaines d’objets hétéroclites juchant le sol, son paquet de Mélange spécial ! « - J’ai déjà fait l’inventaire Lars; vos cigarillos y sont aussi, Med ! – Et vous, elle ne vous a rien pris ? demanda Faber – Oh si, bien sûr ! Ma boîte de Cardinal. – je ne connaissais pas cette marque ! - mes tampons hygiéniques, andouille» ! Ils furent consternés en découvrant que la bestiole ne vivait que de rapines.




 A peine les deux hommes, un moment plus tôt, avaient franchi les limites du cercle circassien (tel que l’avait baptisé Med), que le direktor perdit toutes ses couleurs : le bleu de son manteau, le brun profond de ses yeux  avait viré au noir. Son teint de peau avait à présent la blancheur cadavérique de l’acteur de films muets et ses cheveux blancs déjà, se remplirent d’une lumière encore plus intense. Faber constata que rien au contraire, dans son aspect général, n’avait changé, mise à part un détail comique : Jasmine n’avait pu s’empêcher de se moquer quand elle les vit débarquer à la tanière d’Unicorn. Toutes les couleurs, de sa mise à sa physionomie, étaient saturées, à croire qu’un démiurge facétieux s’était servi d’un logiciel de retouche photographique pour en exagérer les couleurs. Ses cheveux, blond châtain d’ordinaire, étaient rouge-cerise, son teint rose manga et ses yeux étaient irisés de phosphorescences violettes. « Restez tranquilles les gars, et attendons la fin du jour ! ». Le diamètre du cercle noir, au-dessus d’eux, montrait des signes d’inconstance, grandissant et s’amenuisant. Ils comprirent que ce ciel était la représentation schématique des battements de son cœur. Tout autour d’eux n’était qu’un enchantement, un opérateur aussi doué qu’Henri Alekan n’aurait pas mieux fait, pensait Lars, lui qui semblait tout droit sorti d’une comédie musicale de Stanley Donen. La lumière était parfaite, rassurante. Le blanc et le noir se distribuaient harmonieusement sur la moindre parcelle d’un feuillage, sur la plus infime aspérité d’une roche, sur le simple pli d’un vêtement. Jasmine, attentive au moindre mouvement d’Unicorn, lui flattait toujours l’encolure, et la bête comblée d’aise, s’était mise à ronfler ; faiblement d’abord, puis de plus en plus fort, déclenchant chez Lars et Med un fou rire contagieux qu’ils essayaient d’étouffer en enfouissant leur visage dans les feuilles mortes qu’ils avaient rassemblées en petits tas. 







                                






A SUIVRE…

lundi 4 janvier 2021

La cyber diffusion baxteriène présente : Unicorn 1

 


Un récit d'anticipation de treize épisodes à la douzaine signé maestro & nunki Bartt
                                                                                                                      


Premier épisode


I

Les visiteurs

 

c’

est, à ce qu’il paraît, en l’espace de plusieurs nuits que les transurbences se sont répétées, au cours de processions chaque fois plus importantes. Une fois, le veilleur de nuit d’un hôtel a cru apercevoir un petit groupe de canis lupus faméliques, qui louvoyaient aux abords du métro Mouton Duvernet. Une autre nuit, c’est un livreur à vélo de chez Uber eat© qui jura ses grands dieux avoir croisé, à 4 heures du matin, une troupe de fauves, des lions ou des tigres (il ne sût pas les distinguer), affirmant qu’ils se déplaçaient rapidement, mais sans courir, en direction d’Issy ou d’Ivry. En tout cas il est certain qu’ils quittaient la capitale. 


« Les villes sont de villes bordées de nuit et peuplées d’animaux qui marchent sans bruit… » Il y eut bien, au début, quelques inconscients pour les détourner, ou pour les contenir, en tentant de les capturer avec des méthodes inadaptés, voire suicidaires. On peut dire que ceux-là eurent beaucoup de chance, car les bêtes ne s’en soucièrent pas plus qu’un poisson d’une pomme. « Toujours dans votre dos, la peur vous suit… » Mais, au cours de la troisième nuit, alors que les gens, terrorisés, restaient cloîtrés chez eux, des snippers isolés commencèrent à les tirer au coin des rues, faisant parmi elles de nombreuses victimes. C’est à la suite de cette nuit meurtrière que le Préfet de police de Paris instaura le couvre-feu, interdisant formellement, sous peine de déportation à la ménagerie de Vincennes (désormais vidée de ses pensionnaires), de s’interposer puisque, de toute évidence, les animaux ne présentaient aucun signe de comportement, comment dire, « hostile ». Quand la onzième ou la douzième nuit, les grands mammifères herbivores emboîtèrent le pas des prédateurs, lors d’évasions toutes aussi mystérieuses que spectaculaires, l’éthologue et poète Lars Faber (surtout le poète), supposa qu’en s’évadant des parcs, des réserves, des abattoirs, des zoos, et bientôt des cirques, les animaux nous fuyaient afin de s’affranchir de notre triste réalité.

                                               


      

 Lorsque vous m’avez téléphoné, hier au soir, Monsieur le direktor Papiak, je ne voulais pas y croire, mais je ne serais pas honnête avec vous si je vous disais ne pas connaitre les raisons de votre affolement…

-  Une affaire considérable Faber, pour le monde entier et pour le cirque en particulier, vous verrez, on en reparlera !

-  Essayez de vous calmer Monsieur le direktor, et asseyez-vous, je vous en prie. Racontez-moi, racontez comment c’est arrivé, depuis le début.

- C’est une catastrophe ! Mes hommes et moi-même n’avons pas encore fait l’inventaire complet, mais je suis en mesure de vous dire que 60% de mes animaux m’ont été volés ou ont disparu. Il ne reste que les chiens et les chats du personnel, ainsi que les reptiles de la contorsionniste bhoutanaise, quelques inséparables dans leur cage, qui eux ne sont pas partis, et on se demande bien pourquoi…

-  Et votre ours danseur comique ?

-  Hélas ! Envolé lui aussi !

Faber s’était levé et dirigé vers la fenêtre, soit pour y prendre l’air, soit pour s’y pencher. Il montrait des signes d’impatience.

- Vous ne dites rien Faber ! Ça vous la coupe, hein, ou bien on jurerait que ça vous ne surprend pas ! A croire que mon histoire vous laisse indifférent…

-  Je suis désolé Monsieur le direktor. Quelle heure avez-vous ?

-  Eh ! bien, il est déjà cinq heures, pourquoi? 

-  Vous devez avancer, moi j’ai moins cinq

-  Ma montre, Pan Faber, est réglée sur l’horloge de l’observatoire royal de Greenwich depuis trente ans. Elle me vient de mon père, le général.

- Je vous demande pardon. Vous savez que j’avais une très grande admiration pour votre père, le général, le fondateur du Cirque Aram Papiak© ! Enfant, mon père m’emmenait voir le plus grand cirque du monde, quand il s’installait pour un mois, à Berlin ouest. Des générations entières de gamins ont vu les exploits d’Horace le rhino, et de Primoz, l’ours clown et danseur étoile.  Mais elle ne devrait plus tarder à arriver à présent…

-  Qui ça, attendez-vous une autre personne ?

-  Oui, et elle m’a promis d’être ici à cinq heures tapante. Depuis que je la connais, je ne l’ai jamais vu arriver en retard à un rendez-vous.

-  Et d’où sort-elle ?

-  De Montréal, mon cher   

-  Kurwa mać !

Au 1534 boulevard Saint Laurent à Montréal, comme au 28 boulevard des Italiens dans le 9ème arrondissement à Paris, on  peut trouver deux commerces de bagages et d’articles de maroquinerie, dont la ressemblance, à l’exception des enseignes, est stupéfiante. Bien qu’il ne s’agisse pas de franchises internationales, on peut recenser, d’un côté du monde comme de l’autre, les mêmes entassements de sacs à mains, les mêmes valises trolley d’une solidité à toute épreuve, encombrant le trottoir, cette fois encore, d’une largeur similaire, ici comme là-bas. Rien ne diffère à première vue dans l’aspect de ces deux boutiques. Le jour de ses 18 ans, Jasmine Tremblay, étudiante à l’Académie de danse de Toronto, entre « Aux belles voyageuses » au 1534 boulevard Saint Laurent en compagnie de sa tante Myriam, qui a insisté pour lui offrir ce sac « week-end » du tonnerre, en  basane blanc. Alors que la tante Myriam est occupée à discuter du prix en espérant obtenir un spécial, Jasmine entend au fond du magasin un bruit irréel. Sans hésiter, elle s’aventure jusque dans la réserve, d’où il semble provenir. La réserve, étant plongée dans une obscurité totale, elle se heurte à des boîtes de marchandises qui encombrent le plancher. En caressant les murs, elle pense avoir trouvé l’interrupteur, quand elle saisit un levier rouillé qu’elle abaisse accidentellement en perdant l’équilibre, dérangeant un monte-charge obsolète. Le bruit irréel s’intensifie en lieu et place du monte-charge. Le bruit est blanc. Elle embarque presque machinalement sur la plateforme, poussée par une irrésistible curiosité. Le monte-charge s’ébranle et descend, à ce qu’elle croit, au deuxième sous-sol. Quand la machine s’arrête, elle voit jaillir du fond du magasin une lumière éblouissante, qu’elle prend pour les néons violents d’une des nombreuses entrées du Reso, la ville souterraine de Montréal. Elle traverse encore tout le magasin sans trouver la tante Myriam ni la vendeuse, mais une autre vendeuse et d’autres clients. Une fois dehors, déconcertée, elle est sur le trottoir devant le « Bonjour Paris !», au 28 boulevard des Italiens. Déjà, au coin de la rue, un homme, qui n’était plus de la folle jeunesse, l’observait. Il lui souriait, entonnant les quelques paroles d’une chanson : The safe way is the only way. Cet homme, c’était Lars Faber.





-  Pourquoi n’iriez-vous pas ouvrir, Medved ? C’est pour vous, je crois.

-  Comment ça pour moi ? Avec vous, il faut s’attendre à tout, n’est-ce pas Faber ?

Papiak n’en croyait pas ses moustaches. Face à lui, sur le pas de la porte, avec pour tout bagage, son vieux sac week-end en basane blanc, Jasmine Tremblay, danseuse vedette des « Grands Ballets du Canada de Montréal » lui souriait, en mâchant du chewing gum.

- Alors, c’est vous panna Tremblay, celle qui peut traverser l’atlantique comme on traverse la rue ! Gówno, comment diable est-ce possible ?

- Il suffit de suivre la piste du cuir, monsieur le direktor. A ce propos, comment va Primoz, mon nounours préféré ? Danse-t-il toujours comme un dieu ? Vous ne répondez pas ? Vous m’inquiétez, Medved ! Ne me dites pas …



A SUIVRE