dimanche 13 novembre 2022

Radio baxter # 8 : Sous le ciel antique et cruel

  Enzo Cormann -  Gérard Marais – Youval Micenmacher – Jean-Marc Padovani 


L   E     R   Ô  D   E   U  R    1  9   9   1


 « J’ai vu qu’aux crocodiles on leur met un bâton dans la bouche … »

Enzo Cormann



I

Tout a commencé par cette expression à la con, qui a fait long feu et qui sévit encore ici : « On n’est pas rendu à Loches ! » Depuis l’occupation allemande et la promulgation de la ligne de démarcation qui envoyait Loches en zone libre ; cette expression, ô combien amusante, ne pouvait intéresser qu’un forcené comme toi, Bartt. Mais avant, il convient de mentionner cette carte postale que tu avais reçue du Brigadier, un tout jeune camarade des C.M.E.A postée depuis ce petit village de Martizay dans l’Indre, où il s'était installé. Une bien jolie carte en vue panoramique, montrant une barque plate-noire-de-goudron, attachée à une chaîne sur l’onde de ce qui semblait être un lac, vu la circonférence – mais difficile d’être plus précis, parce que la photo avait été prise au petit matin et qu’une brume légère recouvrait les eaux noires du lac, qui était en réalité un étang, un étang de la Brenne comme l’indiquait la légende au dos : « La Brenne, pays des mille étangs, barque brenouse sur l’étang du Blizon ». Ce qui t'émut, jeune Bartt, lorsque tu détaillas la carte postale du Brigadier, c’est que la chaîne qui retenait la barque brenouse à une espèce de saule, n’était pas tendue, au contraire, un léger mou la maintenait à son anneau, elle flottait sur l’onde fantomatique, près de la berge, noire, elle aussi. Le mouvement de la barque sur l'eau faisait-il qu'elle s'en approchait ou bien qu'elle s’en éloignait ?  Le Brigadier avait écrit, de cette grosse écriture qui prenait toute la place sur la carte, ce qui indiquait qu’il ne devait pas écrire très souvent, à moins que cette écriture majuscule n'exprimât le désir de ne plus rester seul dans ce coin perdu : « Tu te plairas sûrement dans ce pays d’oiseaux sauvages et de gens tout autant…» C’était là-bas, au-delà de l'ancienne ligne de démarcation, bien loin des limites du territoire de ta naissance, dont tu voulais obstinément repousser les frontières – comme s’il eut fallu que tu uses tes pieds, tes bras et tes jambes, jusqu’aux moignons. Tu n’hésitas pas une seconde - De tout temps, tu n’avais jamais eu rien d'autre à faire dans cette vie, sinon aller ici et là, vers le plus offrant.




Tu n’avais jamais tenté un truc pareil. Bien sûr, des copains, tu en avais rejoints à la pelle, depuis La Ville, et toujours à pieds – et plus loin ils demeuraient, plus tu les estimais – mais c’était la première fois que tu décidais de passer deux jours seul sur la route, afin de rallier la petite maison du Brigadier, sise à Martizay, à un peu moins de 100 kms de La Ville, par les chemins, ravi de faire d’une pierre deux coups, a) enterrer à jamais cette expression ridicule, en rejoignant Loches à pied en une journée, b) repousser radicalement les limites de ton territoire, comme l’aurait fait n’importe quel dromomane ambitieux. Tu présumas, sans doute, des forces de ton maigre corps. Ton ambition l’avait emportée sur tes véritables capacités physiques ; en somme, tu t’étais lesté de quinze kilos surnuméraires. On ne peut être à la fois, même dans ses rêves les plus fous, le grand conquérant, son armée, et les bêtes transbahutant le matériel et les vivres. Tu devins très vite ta propre mule, pliant (outre le matériel indispensable au bivouac) sous un stock de nourriture délirant, chargé de boites de confits, de bouteilles de vin, destinées à enflammer vos soirées de retrouvailles. Tout à ta joie d’une bonne mise en route, tu empruntas le pont ferroviaire qui reliait Vouvray à Montlouis en enjambant le fleuve, et tu voulus naturellement te pencher par-dessus le parapet du pont pour t’assurer que l'artiste ligérien, Olivier Debray, avait bien raison de peindre le fleuve royal avec seulement le rouge et le bleu pour distinguer le limon du flux . Encouragé par cette première victoire qui te libérait définitivement des limites extrêmes de la Ville, tu gravis, au courage, le haut coteau qui menait au cœur du village ; une fois sur le belvédère, qui faisait de l'église une figure de proue du temps, tu te retournas, et sans jamais vouloir te débarrasser de ton fardeau, tu contemplas la Loire, magma reptilien, rampant calmement dans ce qu’on appelle la Vallée des Rois, pour s’en aller rejoindre le ponant, sous le ciel antique et cruel. C’était comme si, enfin, tu admettais son existence. Et cette vision te bouleversa, au point que tu préféras disparaitre dans les vignes qui quadrillaient le plateau. Tu n'aurais pu soutenir ton propre regard (si tu avais pu le découvrir), et tu jugeas qu’il était préférable de se confier à une armée de vieux ceps cornus, candélabrésant, plutôt que de subir le regard froid de l’ennemi.




Bartt choisit un rang de vigne au hasard, près d’un pêcher pour s'y reposer mais en voulant s'assoir, il bascula, emporté par le poids du sac. Son nez était venu griffer la terre jonchée de cailloux blanc comme de la pierre à fusil ; il remarqua que les ceps avaient été parfaitement buttés comme des patates : quelle hauteur de vue ! C’était l'œil du connaisseur. Bartt comprit enfin qu’il devait lâcher un peu de lest, s’il voulait arriver à Loches avant la nuit. Alors il se mit, comme on dirait, à table ; et comment ! Sous le pêcher, il torcha une terrine de pâté de foie avec une miche d’épeautre qu’il boulotta tel un grognard à la campagne de Russie, tapant dans les réserves de fromage : Abondance, Fleur d’Aunis, Langres, Sainte-Maure ; tous y passèrent. Il siffla, pour accompagner son briquet, une demi-bouteille de Touraine Amboise dont le bouquet était un mélange savant des trois cépages : le gamay, le cabernet franc et le côt. Il fit une moue approbatrice quand il put lire sur l’étiquette : Cuvée François Ier. Pour s’occuper, il enterra une des boîtes de confit de canard sous un vieux sicot d’au moins 70 ans (félicitant au passage l'ouvrier viticole chanceux qui la dénicherait), puis se coucha sur une chaintre chauffée par un soleil de midi, et une fois que son dos fut bien calé contre les pierres à fusil, il imprima, grâce au roulement de ses fesses, quelques mouvements masseurs qui le soulagèrent des douleurs infligées par l’écrasement de la charge. S’il s’était agit de rester allongé, comme ça, dans ce coin idyllique du vieux monde, il se serait allé à dire: pourquoi pas ? Mais le roi ne capitule pas tant qu’il ne connaît pas les conditions de son traitement à venir. C'est pourquoi, le vin aidant, il se senti déjà mieux, et afin de célébrer un nouveau départ, il répandit le contenu restant de la bouteille dans le rang de vigne en s'adressant aux dieux et protecteurs de la terre et du vin : Demeter, Bacchus et Saint Vincent. Il se débarrassa du cadavre en l'envoyant sept rangs plus loin. Il avait cru, avec cette prière cèpique, que les dieux de la terre répondraient à son appel, qu'ils redoubleraient de miséricorde, mais le sac ne se fit pas plus léger. Bartt reprit la route en morigénant et invectivant tout ce qui était vivant dans les parages. Mais plus il piaulait, et plus le paysage qui s'ouvrait devant lui était à tomber par terre. 

Jouez-moi svp

           

Bartt avait franchi le rubicond de l'ancienne France libre à Dolus, pendant qu'il se dépêtrait, le vin aidant, dans des pensées cathartiques. Le brigadier, qu'il s'en allait rejoindre dans la Brenne, était un adepte "du piéton tout terrain". C'était une discipline qui consistait à prendre, dans la campagne, un itinéraire géodésique, le piéton devant définir un cap imaginaire dans le paysage, un objectif précis, qu'il devait atteindre par tous les moyens, sans trop s'en éloigner, à travers bois et champs, même s'il fallait franchir un ruisseau, une rivière ou une clôture de barbelés. La rivière, comme obstacle, rapportait le plus de points, devant les barbelés. Ça nous promettait des dimanches d'anthologie !



Enfin, Bartt entra dans la bonne ville de Loches, quand le soleil pamplemousse s'apprêtait à mettre la clé sous la porte en se dissimulant derrière un donjon crémeux. Le tuffeau des bâtisses, que notre forçat rasait au pas d'un d'âne bâté, était rongé par une lèpre ancienne ; il aurait pu les démolir d'un revers de bras comme des châteaux de sable. Il ne regardait pas - il ne voulait plus voir, harassé, démoli par l'épreuve. Il n'avait qu'un but : Planter sa guitoune et se refaire la griotte jusqu'au matin prochain. Pour demander le chemin du camping, il dût, pour la première fois de la journée, parler à quelqu'un. Il préféra aviser un gamin qui venait à sa rencontre et qui ne l'avait même pas vu ! Au camping, Bartt se vit attribuer l'emplacement 21, comme son âge, enfin, pour l'état civil, parce qu'après cette journée, il avait dû prendre au moins dix ans ! Il avait demandé le service minimum à l'accueil. Les effets du vin s'étaient affaiblis mais Bartt était toujours salement secoué, et il aurait mieux fait d'attendre que la sérénité lui revienne, plutôt que de vouloir se précipiter à monter cette tente, et prendre une douche, ce qui aurait eu pour effet de le détendre, au moins. Au lieu de ça, il se saisit des deux arceaux pour les faire glisser dans les gouttières de la toile. Le premier passa sans aucun mal, mais quand il voulut enfiler le deuxième, il résista et voulant le faire rentrer de force, l'arceau se brisa net.
On aurait pu s'attendre à ce que le malheureux, dépité, hurle à la mort, au point de jeter le doute dans les rangs de la population lochoise quant à l'existence d'un zoo récemment ouvert dans les parages, mais non. Cette fois de trop, Bartt s'en remit à une fatalité qui le dépassait. Il paracheva l'érection de son logis, qui dans la pénombre, ressemblait plus à une esquisse de l'architecte Franck Gehry, qu'au dernier modèle de chez Decathlon. Honteux, il s'engouffra dans cette bouche bâillante et s'y s'endormit, après s'être remémoré, avec tendresse, la visite qu'il avait faite, jadis, du château de Loches en compagnie de son père et de son plus jeune frère. Il s'attarda, en particulier, sur l'histoire de ce captif de Louis XII, Ludovico Sforza, mécène de Leonardo da Vinci, qui se retrouva enfermé dans le donjon, quatre années durant, avant d'y succomber. Il  avait réalisé, au cours de sa captivité, des peintures remarquables sur les murs de son cachot et graver ces mots sublimes que l'on peut lire encore :

"Celui qui n'est pas content"








 Jouez-moi svp



A suivre


 Crédits musicaux

John Cale
(Lie still, sleep becalmed, poème de Dylan Thomas)

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